—«Vous avez raison,» fit mon hôte, «mais vous me devez une compensation. Je vous attends à dîner ce soir, pour sept heures et demie. Nous boirons une coupe de vin d'Asti à la Dame qui avait perdu son Léonard... Bien entendu, si vous avez besoin de moi pour cette affaire, auparavant, vous me trouverez à la maison tout l'après-midi. Ma porte sera condamnée pour tout le monde excepté pour vous... L'Ariosti est ma cousine, malgré tout, et c'est une femme. Si le Kennedy et le Boudron sont sauvés de ses griffes, le reste importe peu. Courmansel est un honnête homme, lui. Il fera le nécessaire pour que le tableau soit reconnu faux universellement, et la scène de tout à l'heure n'aura eu d'autre résultat que de me brouiller avec la marquise et son Sigisbée. J'aime mieux cela. Allez donc et faites vite...»

X

Je n'avais pas cru être si bon prophète. Quand, après beaucoup de recherches, et en allant d'hôtel en hôtel, j'eus trouvé celui où était descendu le collectionneur d'outre-mer, une automobile chauffait devant la porte, la sienne. Je ne m'en rendis pas compte, d'abord, car sur les panneaux laqués de jaune s'étalait un blason,—avec des fleurs de lys d'or sur champ d'azur, tout simplement! J'ai su depuis que sir Kennedy—comme disent volontiers les journalistes qui ne savent pas le premier mot d'anglais—avait remarqué ces armes chez un carrossier. Elles lui avaient plu et il se les était attribuées, sans hésiter. «Well, you know, I fancy that crest[ [2].» L'entendez-vous nasiller cette petite phrase? C'est le pendant de ce que disait ce grand cynique de Casanova quand il s'était fait de Seingalt: «L'alphabet est à moi.» Le duc d'Aumale de Denver (Colorado) était, au moment où l'on m'introduisit dans son salon, occupé à régler sa note. Il vérifiait l'addition avec cette minutie que les milliardaires de sa sorte associent aux plus extravagantes somptuosités. Ils veulent bien dépenser cent mille francs pour un caprice. Ils ne veulent pas être volés de quinze centimes. Celui-ci s'était fait apporter la carte des vins, et il prouvait, pièces en main, au maître d'hôtel confondu, qu'un champagne marqué vingt francs sur cette carte, lui avait été facturé vingt-cinq.

—«C'est une cuvée que le propriétaire a fait réserver exprès pour lui,» disait l'homme, un Italien de l'espèce lourde. Ce sont les plus fins. La bonhomie de leur grosse face à bajoues tombantes dissimule mieux leur simplicité. «Je ne le donne jamais qu'à Son Altesse Royale le duc de ***.» Et il nomma un des princes de la Maison de Savoie. «Alors, comme Votre Excellence...»

—«Mon Excellence vous avait demandé du champagne à vingt francs,» répondit Kennedy. «Vous effacerez les cinq francs sur la note. Vingt-cinq fois cinq, cela fait vingt-cinq dollars... Vous garderez cela pour vous, avec ceci:» Et il jeta sur la table un autre billet—il y avait un témoin,—que le camérier en chef engloutit dans sa poche, et il se retira en faisant à ce moderne Magnifique un salut—d'une profondeur! Celle de vos amies que vous appelez si malicieusement Snobinette, Madame, n'a jamais plongé comme cela devant un grand-duc. Alors Kennedy, retrouvant l'ironie d'un citoyen de la libre Amérique pour les servilités de la vieille Europe, dit simplement, en s'adressant à moi. Il avait observé chez Mme Ariosti que je paraissais savoir l'anglais:

—«The bow comes high[ [3]

L'œil aigu du personnage traduisait tant de finesse avisée, un pli si amèrement sarcastique se creusait au coin de sa lèvre que j'en conçus le meilleur espoir pour l'issue de ma démarche. Sans précaution oratoire aucune, je commençai de lui raconter, comme à Varegnana, la veille, toute mon histoire. Je ne me crus pas le droit, pourtant, de l'initier à mes observations sur les rapports de Courmansel, de Christiane et de Boudron, non plus qu'à la honteuse comédie jouée le matin même par Mme Ariosti. Le millionnaire avait tranquillement mis ses pieds sur une chaise pour m'écouter, après avoir allumé un énorme cigare très noir que décorait une bague de papier rouge, aussi armoriée que les panneaux de son automobile. Il avait pris, ce que j'appellerais,—si vous n'étiez pas, Madame, de la génération du bridge,—sa physionomie de poker. Vous n'êtes pas sans avoir entendu nommer ce jeu de ma jeunesse, auquel nous devons trois vocables de notre langue: bluff, bluffeur et bluffer? Peut-être bien quand vous étiez toute petite fille, avez-vous vu, autour d'une table à tapis vert, quatre de vos proches illustrer ces mots, en jouant des sommes considérables, «avec sans atouts» comme nous disons, nous autres rapins. Il n'y a pas d'atout au poker, mais vous me comprenez. Cela veut dire sans la moindre carte de valeur. Leurs visages se tendaient à demeurer impassibles, en cachant même cet effort. Telle la face glabre et grise de l'Américain, pendant que je lui démontrais et démontais l'escroquerie dont il avait failli être la victime. Je le pensais du moins. Comment aurais-je supposé que, même milliardaire, il apprît avec ce flegme qu'un tableau, payé par lui soixante-quinze mille francs—la machiavélique marquise l'avait fait monter à ce bâton de l'échelle—valait cent dollars au plus? Quand j'eus terminé, il me répondit en anglais, et sans plus se départir de ce flegme que de sa commode position:

—«Well, mon cher monsieur Monfrey, vous voyez bien ce cigare?...»

—«Oui», répliquai-je, étonné, je vous l'avoue, jusqu'à l'ahurissement. Quel rapport le cher monsieur Kennedy, pour parler à l'américaine, comme lui, pouvait-il bien établir entre le portrait du modèle Ginevra, devenu le chef-d'œuvre du fantastique Cristoforo Saronno, et ce Havane mirifique, ce tronc d'arbre odorant dont il mâchonnait la pointe, du bout de ses dents mosaïquées d'or?