—«Savez-vous combien je le paie ce cigare, et pas ici, pas en Amérique, mais à Cuba?... Deux dollars. Plus de dix francs, dix francs quarante-huit centimes, au cours d'aujourd'hui... Well. Imaginez qu'un monsieur qui n'a pas dans sa poche ces dix francs quarante-huit centimes ait envie de ce cigare, et veuille m'empêcher de l'acheter?... Il essaiera de me persuader qu'il n'a pas été fabriqué à La Havane, mais à Hambourg, et qu'il devrait porter sur sa bague, à la place de cette marque, un simple made in Germany. Au lieu de valoir ces dix francs quarante-huit centimes, il ne vaudrait plus que huit centimes ou cinq.—Laissez-moi finir. Le monsieur (Je vous traduis bien mal, Madame, l'intraduisible dear old chap) se rêve déjà, payant les cinq centimes, prenant le cigare et le fumant au nez de l'imbécile Ralph Kennedy qui l'aura cru sur parole... Malheureusement Ralph Kennedy s'y connaît en cigares. Il voit que celui-ci est de première classe. (Vous reconnaissez, Madame, le first class éternel des Anglo-Saxons.) Il s'est payé le cigare de deux dollars et il le fume...»
Le sens de cet épilogue était aussi insolent que clair. En vous le rapportant, je ne comprends pas que je n'aie pas riposté à cette goujaterie du pince-sans-rire yankee, par une jolie paire de gifles à la française. Kennedy ne me l'envoyait pas dire: il me prenait pour le compère de Boudron et de Courmansel. A nous trois, nous avions, d'après lui, organisé un petit trust de dépréciation, autour du tableau que les deux collectionneurs s'étaient jusqu'ici disputé à coups de chèque. Je jouais dans l'affaire le rôle du faux témoin qui s'est chargé du mensonge initial. Que serait-il arrivé, je me le demande, si cette couple de soufflets avait été donnée? Le milliardaire et moi, nous serions-nous boxés à l'anglo-saxonne? J'ai fait le coup de poing dans ma jeunesse et même joué de la savate. Je travaillais avec un maître, je me rappelle, qui souffrait d'une extinction de voix, et rien n'était pittoresque comme cet athlète aphone me tendant sa poitrine et me disant: «Allez-y de toute votre force, monsieur Monfrey», d'une voix éteinte comme celle d'un poitrinaire. Oui, que serait-il arrivé? Quel fait divers que ce pugilat entre votre inutile serviteur et le dilettante Américain! Ou bien, en vertu du vieil adage «noblesse oblige», aurait-il cru devoir à son crest de me mener sur le pré? Me voyez-vous, à mon âge, dégaînant pour les beaux yeux du portrait de Ginevra? N'y a-t-il pas dans une comédie de Shakespeare un personnage qui dit de lui-même: «Je suis celui qui meurt bêtement?» Dans l'espèce, la bêtise eût été d'autant plus forte que cette insolence du buveur de champagne brut—vingt-cinq bouteilles en une semaine!—ne s'accompagnait d'aucun mépris. Ce fut la raison de ma placidité. Je saisis d'instinct cette nuance. Kennedy n'avait en aucune manière l'intention de m'insulter, pour cette raison, et il me la dit aussitôt, qu'il ne trouvait nullement blâmable ce procédé de concurrence. Il n'en était pas la dupe, voilà tout, et il tenait à bien me le faire savoir. C'était le joueur de poker qui abat un brelan carré d'as devant un bluffeur maladroit.
—«Mais oui», insista-t-il, «j'ai acheté le tableau. Voilà. Je comprends très bien, mon cher monsieur Monfrey, que M. Boudron et M. Courmansel en soient fort ennuyés. Je comprends qu'étant leur ami, vous ayiez eu l'idée de me dégoûter de cet achat. C'est trop tard. Mes précautions sont prises et le tableau sortira d'Italie. Il est surveillé. La marquise ne me l'a pas caché, mais mon automobile fait du cent à l'heure, et je vous défie, vous, M. Boudron et M. Courmansel et toutes les Académies des Beaux-Arts de la Péninsule, de savoir où J. R. K.»—Il y avait du Moi, le Roi dans sa façon de prononcer ses propres initiales,—toujours le crest et les fleurs de lys!—«où J. R. K. sera demain. Sans rancune, mon cher monsieur Monfrey. Annoncez, je vous prie, à M. Courmansel que je ne suis pas comme la marquise, moi. Je ne suis pas jaloux de mes objets. Il aura la photographie qu'il désire, pour son livre. Je la lui enverrai de Paris...»
Dieu m'en est témoin, et vous aussi, Madame,—je viens de me confesser à vous si ingénument!—j'étais arrivé à l'hôtel de M. Ralph Kennedy avec la volonté bien arrêtée de l'éclairer sur la véritable valeur du prétendu Cristoforo Saronno. Ma conscience—mon «moi» scrupuleux, le fameux centre O du docteur Grasset—avait fait taire tous les paradoxes des «moi» inférieurs, cette anarchie polygonale condamnée par le savant professeur à obéir humblement. J'avais compté sans le prestigieux entêtement du milliardaire. Ne vivant plus depuis des années qu'avec des boscards, il avait fini par ne plus même concevoir qu'il pût se tromper, lui J. R. K. le prominent citizen de Denver (Colorado), le fondateur du Musée Kennedy dans cette ville.—C'est le nom dont il a baptisé sa maison destinée à devenir une propriété municipale, après sa mort.—Qu'il se fût laissé bluffer par cette petite marquise italienne et qu'il eût acheté un tableau faux avec cette incroyable surenchère? Allons donc! Et cet enlèvement en automobile, ces ruses d'apache déployées pour tromper la surveillance des douaniers académiques, cet orgueil de raconter plus tard cette expédition à un reporter du Chicago Mail ou du Minneapolis Herald, dans son car privé, à un arrêt de son train spécial, quand il rentrerait de son tour d'Europe, comme Jason rentra d'Asie, possesseur de la toison d'or—il eût renoncé à toutes ces joies? Allons donc encore! Autant aurait valu lui demander de renoncer aux cinquante ou cent millions de dollars qu'il avait conquis dans les caoutchoucs, les porcs salés, les mines de cuivre, je ne sais plus. Devant cette étonnante obstination à repousser le plus indiscutable des témoignages, voici qu'un des démons polygonaux se remit à polissonner dans votre serviteur. Un peintre, si arrivé soit-il, garde au fond de lui un rapin, qui ne demande qu'à renouveler les joyeuses charges d'autrefois. J'avais d'abord trouvé follement gaie, puis sinistrement ténébreuse, l'attribution du portrait de la petite Ginevra au compagnon imaginaire d'Andrea Solario. Elle m'apparut soudain comme une des farces les plus drôlatiques dont j'eusse jamais ouï parler. Une irrésistible tentation me saisit d'y participer. J'avais fait mon devoir en racontant la vérité à Kennedy. Il ne voulait pas la croire? Libre à lui. Il était le seul à qui cette volontaire erreur fît du tort, et combien peu! Les soixante-quinze mille francs étaient versés. Il ne s'apercevrait même pas que cette somme manquât à son compte-courant, chez son banquier. Ce tableau ne serait plus revendu, puisqu'il allait passer dans le Musée Kennedy. Qu'importait qu'il y figurât avec un cartouche où fût gravé le nom d'un peintre qui n'a jamais existé? Et je répondis, sans plus discuter, bonassement:
—«Ne pourrai-je pas avoir une photographie du tableau pour moi aussi, monsieur Kennedy?»
—«Pour vous?» fit-il, avec une ironie où il y avait tout de même quelque surprise... «Volontiers. Mais quel intérêt pouvez-vous bien trouver à ce tableau, mon cher monsieur Monfrey, puisque vous prétendez qu'il est faux?...»
—«L'intérêt de l'examiner de plus près», répliquai-je... «J'ai cru au premier moment, je viens de vous le dire, reconnaître un portrait de ma façon. Mais quand un amateur d'art qui possède une collection mondiale, comme vous, s'obstine à m'affirmer l'authenticité d'une peinture, je demande à y regarder encore...»
Vous avez lu des réclames américaines, Madame. Vous savez que le moindre éloge décerné par un inventeur à son produit—poudre pour les dents ou pilules pour le rhume, pneu pour bicyclette ou rasoir mécanique,—est toujours celui-ci: beats everything in the world. Il bat n'importe quoi dans ce monde! L'épithète dont j'avais à tout hasard magnifié la galerie de Kennedy n'était donc pas pour lui déplaire. Cette grosse flatterie provoqua d'abord une poussée plus vigoureuse des bouffées qu'il continuait d'arracher à son cigare obélisque. Un sourire amer crispa sa bouche rasée. Puis, il me regarda de cet œil impénétrable où il y a du défi, de la goguenardise, et cette gêne arrogante que les Américains ont si aisément avec les gens de l'Europe.—Ils méprisent nos vieilles races, et elles les intimident.
—«Well!» répondit-il, «vous vous en tirez avec esprit. Vous aurez aussi la photographie. Si le tableau n'était pas déjà parti, je vous le montrerais tout à loisir. Mais la photographie suffira pour vous persuader que c'est bien un original. Vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire...?» ajouta-t-il. Et sur un signe de dénégation: «S'il y avait vraiment cette ressemblance entre le tableau que vous avez fabriqué à Rome, il y a vingt-cinq ans, vous auriez une autre place en peinture.»—Je m'inclinai.—«Et puis, vous l'auriez reconnu, ce tableau, du premier coup. Un cri vous serait échappé hier, un geste... N'en parlons plus, les affaires sont les affaires. Si je n'avais pas acheté le tableau, vous aviez la chance de me faire douter et de me l'enlever. Je le tiens.» A ce moment de son discours il rit haut, cette fois. Avançant sa mâchoire, il fit la mine de happer. «Oui, je le tiens,» répéta-t-il, «et je suis comme les dogues, quand j'ai mordu, je ne lâche plus le morceau.»