XI
Ainsi ni le voleur ni le volé n'avaient voulu reconnaître, Mme Ariosti, son escroquerie, Ralph Kennedy—comment vous dirais-je? Ma foi, le rapin risque le mot:—sa jobarderie.—Je continuais à trouver l'aventure si gaie que la fantaisie me vint d'essayer sur Courmansel la même expérience. La comédie serait complète, si lui non plus, ne voulait pas me croire. Quand on se met à gaminer après cinquante ans, on n'a plus de mesure. L'hôtel où je venais d'avoir cet extraordinaire dialogue avec le collectionneur américain n'était pas très loin de mon hôtel. Je déjeunai en hâte dans le premier petit restaurant venu. Je hélai un fiacre, dans mon impatience de surprendre le jeune homme avant qu'il ne fût sorti. Je savais que, vers les trois heures, il devait aller au Musée Poloti-Pozzoli donner aux membres du comité d'achat son opinion sur un tableau qui leur était proposé,—en sa qualité d'«autorité» en matière de peinture lombarde! Tandis que le Brumista, comme on appelle les cochers à Milan—le célèbre lord Brougham reconnaîtrait-il son nom transposé[ [4]?—poussait de son mieux son cheval, je me préparais mentalement à me donner à moi-même un délicieux plaisir de mystification. Il y a quelque chose comme cela dans Musset, je crois:
C'est un chat qui taquine et qui tue à plaisir
Un misérable rat dont il a le loisir...
Je ne voulais pas renouveler la scène avec Kennedy, où mon abrupte franchise avait si mal réussi. Je vous l'ai déjà dit, ma conscience était désormais tranquille. Le scrupuleux centre O avait tout fait pour empêcher le marché. Ce fumiste de Polygone pouvait s'amuser en toute liberté. Il s'agissait de suggérer le doute au «jeune et déjà éminent critique», de le conduire par un chemin détourné à un point où il s'écriât lui-même: «Mais le tableau est faux!» Tout un plan s'ébauchait dans ma pensée qui me divertissait par avance, comme autrefois les charges d'atelier. Mon cœur a souvent battu un peu trop fort, Madame, lorsque j'arrivais à Paris, devant une certaine porte d'une certaine rue, le long d'une certaine place et que je demandais au maître d'hôtel: «Madame *** est-elle chez elle?» Il battait beaucoup moins fort, mais un peu tout de même, à mon débarqué devant ma demeure de passage, qui était aussi celle de l'inventeur du Cristoforo Saronno. Quand, à ma question, le concierge eut répondu: «Vous pouvez monter, monsieur, le numéro 114 n'est pas sorti», j'eus un mouvement d'une vraie joie,—celle d'un enfant en train d'exécuter une gaminerie défendue:
—«S'il n'est pas guéri, après cela, de la manie de débaptiser les Léonard», songeais-je, tandis que l'ascenseur, manœuvré par un nègre en costume égyptien, me hissait au quatrième étage, «ce ne sera pas ma faute.» Et tout haut, dès que le personnage m'eut ouvert la porte du 114: «Est-ce un Tiepolo ou un Véronèse?...» demandai-je à maître Courmansel en lui montrant d'un geste l'Otello de l'élévateur—style Kennedy.
—«Vous savez la nouvelle?» me répondit l'iconoclaste, sans relever mes plaisanteries sur sa manie... «Kennedy a le tableau!... M. Boudron n'a pas voulu m'écouter. Ce chef-d'œuvre part pour l'Amérique... La marquise a fini par en avoir soixante-quinze mille francs. Il y a quinze jours, elle nous le donnait pour cinquante...»
Son visage exprimait un désespoir si comique, vue la situation, que j'eus quelque mérite à ne pas lui retourner le fer dans la plaie, en lui racontant que je quittais à peine l'heureux vainqueur dans ce combat autour de mon «faux». Il maniait d'un geste fébrile, en se lamentant de la sorte, deux grandes photographies où je crus reconnaître ma Ginevra, baptisée de par la méchanceté vindicative de Pappalardo et sa propre sottise, à lui, Courmansel, princesse de la cour des Valois. Je ne me trompais pas. La subtile Mme Ariosti, elle non plus, n'était pas pour rien la compatriote de l'auteur du Prince. Son premier soin, une fois le tableau vendu, avait été d'adresser au critique d'art la reproduction, refusée jusqu'alors. Elle répondait ainsi, par avance, au témoignage que Varegnana et moi pouvions porter contre elle. Remettre ce document, d'elle-même, en de telles mains, n'était-ce pas déclarer qu'elle ne redoutait aucune discussion sur l'authenticité du panneau?
—«La lance d'Ajax guérissait les blessures qu'elle faisait», me dit George, après m'avoir expliqué le procédé, si correct en sa forme, si perfide en son fond, qu'avait employé à son égard la subtile femme... «Ce cadeau est destiné à opérer le même miracle. Pour l'historien de Cristoforo Saronno, ces photographies sont d'un prix inestimable. Croiriez-vous que la marquise vient d'élargir la blessure, tout au contraire?... Examinez-les, ces épreuves,—et elles ne sont pas très bonnes,—vous verrez quel chef-d'œuvre nous avons perdu. Je dis: nous. La galerie de M. Boudron, c'est beaucoup mon œuvre. J'ai vécu parmi ces tableaux, j'y vivrai davantage encore... Je les donnerais tous pour celui-ci...»
—«Vous auriez bien tort», fis-je en ayant l'air d'étudier la photographie, comme il me le demandait. Je guignais de l'œil l'effet de ma phrase. Ce fut à peu près comme si j'avais tiré avec un pistolet Flobert sur un rhinocéros. Le critique haussa les épaules pour répondre:
—«Mais non. Je n'aurais pas tort!... Le Jean Bellin de M. Boudron est beau. J'en conviens. Ce n'est pas le Jean Bellin des Frari. Son Cosimo Tura est curieux. Ce n'est pas le Tura de la collection Layard. Son Francesco di Giorgio ne vaut pas ceux de Sienne... Au lieu que ceci...», et il m'avait repris les photographies sur lesquelles il s'hypnotisait: «Ceci, c'est la pièce unique, le joyau qui ne souffre pas de comparaison.»