—«C'était M. François, le curé de Morteau,» répondit-elle.

—«Et il est parti?» interrogeai-je.

—«Ils l'ont arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.»

Mme de Fleury poussa un petit cri, et elle se serra contre moi. La mère Poirier, préoccupée de bien diriger sa bête dans la nuit, enfin venue, ne remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en continuant:

—«Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a Raillard...»

—«Qui est Raillard?» demandai-je.

—«Vous ne connaissez pas Raillard?» reprit-elle. «C'est vrai, vous n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à Paris. C'est le médecin... ou c'était...» rectifia-t-elle. «Presque personne ne s'adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.»

—«M. Raillard est le chef des Jacobins de Morteau?» insistai-je. «Il est le président du club?»

—«Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors?» dit-elle, et dans l'ombre je vis poindre aux yeux de la paysanne une lueur de défiance. La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant d'espionnage un duc de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus triste caractéristique fut celle-là, les persécutés s'évitant les uns les autres! Cette impression ne se dissipa qu'une fois la porte de la petite ville franchie et quand Mme Poirier eut constaté, au tremblement presque convulsif de ma femme, que nous étions bien des fugitifs en proie aux affres d'un mortel danger.

—«Pardi, madame,» s'écria-t-elle, ingénûment, «ça n'a pas l'air gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que vous aviez peur quand j'ai crié au garde: «C'est mon cousin et ma cousine...» S'ils savaient ce que je vous ai dit sur Raillard, ils m'enverraient rejoindre ce bon M. François. Et dame, j'ai un mari et deux enfants, et je voudrais bien voir avec eux de meilleurs temps!... Mais nous approchons de chez ma sœur. Ils la laissent tranquille, elle, parce qu'elle a été la sœur de lait de défunte Mme Raillard. Rapport à çà, il ne l'a pas fait arrêter... Ç'a été un brave homme autrefois, vous savez, et savant!... Ce sera le chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle; et puis ces nouvelles idées. Il ne boit que de l'eau, cet homme-là. Il ne mange pas. Il ne vit que dans ses livres. Il en a deux chambres toutes pleines. Je vous demande un peu: tant savoir, pour devenir si méchant!... Tenez, monsieur, voyez Jeannot...» Elle désignait son cheval du bout de son fouet. «Il ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête seul. Je ne remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger l'avoine dans un quart d'heure.»