III
Ç'avait été mon tour de trembler: à travers ces propos naïfs, j'avais entrevu le type le plus redoutable des révolutionnaires d'alors, et de tous les temps—le fanatique d'idées, honnête homme dans sa vie privée, délicat même et sensible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de son veuvage l'attestait. Et puis, lorsqu'il s'agit de l'application de leur système d'idées, la vie des autres ne compte pas pour eux. Quant à expliquer par le souvenir de sa femme morte l'espèce de tolérance accordée par celui-ci à la servante de l'abbé François, cette hypothèse était bonne pour des simples d'esprit, comme Mme Poirier. Très probablement la maison de Mlle Bouveron—ainsi s'appelait la vieille fille—servait de traquenard. Une surveillance étroite devait permettre de suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter que ni à ce moment, ni depuis, je n'ai admis une seconde que les deux demi-sœurs—c'était leur degré de parenté—eussent la moindre idée d'un pareil rôle. C'étaient deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon Samaritain! Émissaires ou non de la police jacobine, d'ailleurs, je n'avais plus le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme se plaignait sur le bord de la route s'étaient apaisées un moment dans la voiture. L'accueil de Mlle Bouveron, qui nous reçut comme si nous avions été réellement envoyés par M. François, avait paru lui rendre du courage. Cette accalmie ne dura pas. Henriette ne fut pas plutôt assise au coin de l'âtre qu'elle recommença de gémir. Sa réponse à mes questions me convainquit que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Un accouchement avant terme se préparait, et sans doute pour cette nuit. J'expliquai mes craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l'adresse d'une sage-femme. Il n'en restait plus dans Morteau. Des deux qui exerçaient encore l'année précédente, l'une avait été guillotinée, l'autre avait fui. Force allait être de m'adresser à un médecin, à ce M. Couturier qui avait pris la clientèle de Raillard. Qui était-ce? Je pris le parti de me rendre chez lui en personne et sur-le-champ. Je voulais voir de mes yeux l'homme à qui je confierais le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un fils, l'héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire l'émotion qui m'étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et toute blanche de neige, où se dressait ce logis du praticien de province, et la cotte sombre de la petite fille qu'on m'avait donnée pour guide. Je revois le pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j'entends l'accent d'une femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et elle répondait à ma demande, formulée dans le vocabulaire obligatoire:
—«Le citoyen Couturier n'est pas chez lui.»
—«Mais quand rentrera-t-il?» demandai-je.
—«Pas avant demain,» reprit la voix. «Il est parti cet après-midi pour le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera toute la nuit...»
—«Mais il s'agit d'une personne qui ne peut pas attendre non plus. Ma femme est en mal d'enfant. Combien y a-t-il d'ici au Valdahon?»
—«Huit lieues et demie. Ce n'est pas la peine d'essayer. Il faut le cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis ses visites à demain pour se rendre libre...»
—«Mais à qui s'adresse-t-on dans les cas pressés?» insistai-je. «M. Couturier n'a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et qu'il est absent? En cas de danger, encore une fois, à qui s'adresse-t-on?»
—«Au citoyen Raillard,» répondit mon interlocutrice. Sa voix s'étouffait pour prononcer ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où j'étais sorti sans manteau. La servante avait descendu quelques marches. La lampe qu'elle élevait par-dessus sa tête sculptait ses traits avec un relief qui en accusait l'expression. Visiblement elle était elle-même bouleversée, à cette seule mention du terroriste. «Le citoyen Raillard n'exerce plus depuis trois ans,» continua-t-elle, «mais il est convenu avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez lui... Si vous attendez jusqu'à demain, Monsieur Couturier sera revenu vers neuf heures...»
Attendre jusqu'à demain? Le pourrais-je?... Et si je ne le pouvais pas, que devenir? Laisserais-je ma femme, ma chère femme, mourir peut-être devant moi, et avec elle l'enfant, sans avoir appelé le seul médecin qu'il y eût à cette heure dans cette ville? Et l'appeler, c'était ce faux passeport montré à ses yeux d'inquisiteur, c'était des questions posées auxquelles il faudrait répondre. Au moindre soupçon, c'était l'arrestation, c'était la mort, pour moi certainement, pour Mme de Fleury sans doute, et sans doute pour les deux humbles sœurs dont l'une nous avait recueillis gisant sur la neige, dont l'autre nous logeait maintenant. Dévoré par cette inquiétude, de quelle course hâtive je redescendis vers le faubourg où habitait Mlle Bouveron, et avec quelle angoisse je vis s'avancer la vieille fille au-devant de moi sur le pas de la porte! Déjà elle m'interrogeait: