—«Madame vient d'être bien mal...» disait-elle. «C'est pour cette nuit, j'en suis sûre. Vous n'amenez pas M. Couturier?...» Et quand je lui eus expliqué le résultat de ma visite. «M. Raillard?» s'écria-t-elle en joignant ses mains avec un geste d'horreur. Elle répéta: «M. Raillard?... C'est lui qui a fait arrêter et guillotiner M. François... Ah! monsieur, s'il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts.»
C'est sur ce cri de détresse que j'entrai dans la chambre. Henriette, couchée à présent dans un lit, me montra un visage où je lus l'agonie. Ses traits décomposés, son teint livide, la fixité hagarde de son regard, le battement de ses paupières, ses doigts crispés sur la couverture annonçaient l'imminence d'une de ces crises nerveuses dont s'accompagnent souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe qu'elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa mâchoire contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu'elle mit sur sa poitrine. Je sentais aux pulsations de son corps, comme à la chaleur de ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s'arrêtèrent pour quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne pouvaient plus laisser cette espérance d'une attente jusqu'au lendemain. Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent encore, pour revenir, plus fortes chaque fois. La bonne Bouveron allait et venait entre la cuisine et sa chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante augmentait la mienne, à cause d'un très petit détail, mais trop significatif: évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard. Le connaissant, elle considérait donc comme inutile tout appel à la pitié du révolutionnaire. Que pouvait-il arriver pourtant si je m'adressais à lui? Qu'il me fît arrêter sur le champ comme suspect, que ma femme agonisât toute seule. Notre situation était bien terrible. Séparés, elle serait pire. Non, je ne devais pas courir ce risque, plus effrayant que tout le reste; et je répétais mon cri d'avant la rencontre avec Mme Poirier: «Que faire? que faire?...»
IV
A ce moment, et dans l'intervalle d'une de ces crises de douleur aiguë, devant lesquelles mon ignorance et mon impuissance me désespéraient, une idée abominable traversa ma pensée. Je n'étais pas très croyant à cette époque. Comme la plupart des hommes de ma classe, l'esprit de scepticisme émané de Voltaire et de l'Encyclopédie m'avait touché. Je comprends aujourd'hui que j'ai subi là une de ces tentations, comme l'éternel ennemi—l'antiquus hostis dont parlent les Pères,—nous en inflige aux heures décisives de notre existence. J'avais posé mes pistolets sur une table, en revenant de mon inutile visite chez M. Couturier. Comme je m'accoudais pour prendre ma tête dans mes mains,—le geste instinctif du désespoir,—un de mes coudes se heurta contre une des crosses. J'eus un sursaut soudain de tout mon être. J'avais oublié que ces armes étaient là, et chargées. Arrivé à l'extrémité du malheur, il y a toujours un moyen sûr de s'en affranchir. J'avais à ma portée de quoi faire taire cette plainte de bête blessée que poussait ma pauvre Henriette et qui dénonçait ses intolérables souffrances; de quoi faire taire aussi la plainte de mon cœur, cœur d'amoureux, cœur de Français,—cette agonie de ma jeune femme, dans cette maison inconnue, à quelques lieues de la frontière, après cette fuite loin du foyer ancestral, qu'était-ce qu'un sinistre épisode de l'immense désastre public? Malgré tout, car la nature a de ces énergies qui défient les craintes les plus justifiées, malgré tout, un enfant pouvait naître. Pour quel sort? Destiné à quelles misères? Avec cette rapidité dans le raisonnement qui nous découvre, à de certaines minutes, et d'un seul coup d'œil, tout le passé et tout l'avenir, je vis cet enfant, si c'était un garçon, grandir dans l'exil, revenir dans son pays chargé du poids inutile d'un grand nom, sans fortune pour le soutenir, étranger à la France issue de la Révolution,—un Émigré à l'intérieur. Si c'était une fille, les difficultés ne seraient pas moindres. Que deviendrait-elle? Comment l'élever? Où? Pour quel mariage?... J'avais pris un des pistolets, puis l'autre... Une petite pression sur une des gâchettes, et cet enfant ne naissait pas, et sa mère cessait de souffrir. Une seconde pression sur la seconde gâchette, et le malheureux homme qui avait commis la folie de se marier en pleine Terreur, se reposait, lui aussi, pour jamais. Je dis tout haut: «Oui, cela vaut mieux.» Une horrible volonté s'exprimait dans ce cri. Il faut que cette confession soit écrite, et je l'écris avec horreur, avec remords. Cette heure a été vraie. Je l'ai vécue. Durant cette nuit du 24 au 25 décembre 1793 il y eut un instant où j'ai été un assassin et un suicide. Oui. J'ai résolu de tuer ma femme et avec elle le fruit de notre mariage. J'ai résolu de me tuer. J'ai armé mes pistolets pour cela. J'en ai vérifié la charge et la pierre. Voilà pourquoi, mon fils, je veux que vous gardiez toujours auprès de vous ce tableau de piété dont Dieu s'est servi pour me sauver du plus hideux, du plus inexpiable des crimes...
Je m'étais levé, cette résolution prise. Car elle était prise. Je m'étais dit: «Dans un quart d'heure j'agirai. Je la tuerai et je me tuerai ensuite.» Une tranquillité, que je n'hésite plus à qualifier de diabolique, avait succédé en moi à l'atroce agitation de tout à l'heure. La malade aussi traversait des moments moins agités. Elle avait cessé de gémir. Je saisis la misérable chandelle dont s'éclairait cette scène de désespoir, afin de revoir ces traits qui m'avaient été si chers, une dernière fois. Comme je m'approchais du lit, la lumière porta sur une toile suspendue dans l'alcôve, qui avait été celle du prêtre-martyr. Cette toile était cette «Nativité» que je vous lègue. Comment expliquer, sinon par une faveur providentielle, que je n'y eusse prêté aucune attention jusqu'alors, et que, tout d'un coup, à cette place, j'aie regardé cette peinture et que j'en sois demeuré si profondément saisi? Je vous l'ai dit: je n'avais pas gardé intacte la foi de mes premières années. Pourtant je l'avais eue, et très fervente. Sans doute j'avais aussi subi, à mon insu, une autre influence: la piété de celle que je me préparais à assassiner par excès d'amour... Mais à quoi bon tenter d'expliquer un de ces retournements intimes de l'âme, aussi mystérieux qu'ils sont irrésistibles? Entre le sujet traité par cette toile et l'épreuve que je traversais dans cet instant même, il y avait une analogie trop frappante pour que je ne la sentisse pas: «Et Marie enfanta son Fils premier-né. Elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie.» Je lus à mi-voix ces mots écrits sur le cadre, et je me mis à songer... L'enfant dont la venue prochaine arrachait à ma femme ces gémissements, c'était, lui aussi, un premier-né. Nous aussi, ses parents, nous étions errants, sans place où nous reposer, abrités dans un asile de hasard. Je regardai de plus près la toile. Le peintre avait voulu qu'en levant les yeux Joseph et Marie pussent reconnaître, au-dessus du berceau de leur fils, l'instrument de son futur supplice. La singulière idée qu'il avait eue de dessiner ainsi une croix sur le mur par l'ombre portée des barreaux n'aurait peut-être intéressé dans d'autres circonstances que ma curiosité. Remué comme j'étais dans les fibres les plus secrètes de ma personne, ce symbole me révéla soudain son enseignement avec une force souveraine... Combien de temps passai-je ainsi à contempler tour à tour ce groupe des parents, le Sauveur endormi, la silhouette de cette croix dressée auprès de ce sommeil? Je n'en sais rien. A les regarder? Non. A écouter une voix échappée d'une bouche invisible et qui me disait: «Ecce homo! Voilà l'homme. Auprès de toutes les naissances, il y a une menace, puisqu'auprès de toutes il y a une certitude de mort et que nous ne venons au monde dans la douleur que pour en sortir dans la douleur. Cette menace, ces parents l'acceptent. Ils sont agenouillés. Ils prient. Cet enfant l'accepte. Il dort. Les uns et les autres acceptent la vie, avec ce qu'elle a d'inconnu et de redoutable, et pour ceux qui la donnent, et pour celui qui la reçoit. Cette mère sera crucifiée dans la chair de son fils. Elle le sait et elle ne se révolte pas. Cet époux sera crucifié dans le cœur de son épouse. Il le sait et il ne se révolte pas. Cet enfant connaîtra les tortures de la plus cruelle agonie, la sueur de sang, l'abandon de ses amis, la trahison de Judas et son baiser, l'outrage d'un peuple, les soufflets, les crachats, les clous dans ses pieds, les clous dans ses mains, l'éponge de fiel, le coup de lance. Son martyre est là, prédit sur ce mur par ce jeu de lumière et d'ombre qui dessine là cette croix. Il le sait et il ne se révolte pas... Et toi?... Ah! lâche, lâche!...» En rédigeant ces phrases à la distance de tant d'années, je leur donne une précision qu'elles n'ont certes pas eue. Je suis très sûr cependant qu'elles expriment les pensées qui s'agitèrent en moi tandis que je regardais le tableau. Puis revenu auprès du lit de ma femme, je m'abandonnai à une méditation dont je sortis pour dire à mon hôtesse, brusquement:
—«Où habite M. Raillard? Je veux aller le chercher.»
—«Vous voulez aller chercher M. Raillard?» répéta la Bouveron, épouvantée. «Oh! mon bon monsieur, ne faites pas cela! Nous sommes morts, tous les trois, s'il sait que vous êtes ici, madame et vous, et que je vous cache...»
—«Où habite-t-il?» insistai-je. «Ne voyez-vous pas que ma femme va mourir, s'il ne vient pas de médecin? Vous avez été si bonne pour nous,» continuai-je, «que je ne veux pas vous avoir mise en danger... Je dirai que je suis entré chez vous en vous menaçant... Et si je suis arrêté, vous trouverez là de quoi vous récompenser.» J'avais tiré de ma poche un des sachets où étaient cousus mes diamants. La bonne femme esquissa un geste de refus. A cette seconde, un cri plus aigu d'Henriette déchira l'air.
—«Je vais vous indiquer la maison de M. Raillard...,» dit la vieille fille. «Je vous aurai averti. Si vous ne revenez pas, je ferai ce que je pourrai pour Madame. C'est la nuit de Noël...» Et elle aussi regardant du côté du tableau, elle ajouta: «La bonne Mère et M. François nous protégeront...»
V