«... Il y a de cela dix ans déjà» avait commencé Steno, «J'étais très jeune et quoique je m'efforçasse de dissimuler cette faiblesse sous le plus imperturbable des aplombs, très timide, de cette timidité qui vient, à cet âge, de l'excès de l'émotion. Ai-je besoin d'ajouter que j'étais très amoureux? L'objet de cet amour était une grande dame Anglaise qui avait eu la fantaisie d'un établissement à Venise. Je ne sais pas si vous l'y avez rencontrée. Après y être venue pendant des saisons et des saisons, elle n'y a plus paru du tout. Je pourrais vous dire que c'est à cause de moi. Je n'ai pas la vanité de le penser. Lady Cynthia S... est une Anglaise. Cela suffit pour tout expliquer. Il n'y a que les Anglais pour se faire des home de passage où vous les croyez fixés à jamais, tant ils y ont déployé de génie d'installation. Un jour, ils défont ces demeures comme ils les ont faites, et ils les reconstruisent ailleurs. Aux dernières nouvelles, Lady Cynthia habitait une ferme dans l'Afrique du Sud. Il y a quinze ans, elle occupait le premier étage du colossal palais Navagero, pas très loin de la Madonna dell'Orto, avec un de ces étroits jardins ombreux comme il n'y en a guère qu'à Venise. On en goûte plus délicieusement la fraîcheur et la couleur, dans ce paysage d'eaux mortes et de pierres. On trouve là un charme émouvant à un feuillage qui bouge, à une touffe d'œillets qui frissonne sur la lagune, au chant d'un oiseau qui volète dans les branches. C'est la poésie de la vie évoquée dans une ville où tout raconte la poésie de la mort. Durant mon enfance, j'avais connu ce jardin abandonné, comme le palais. Mon cousin, le vieil Alvise Navagero, habitait cette glorieuse maison a la buona, comme nous disons. Dès l'instant où Lady Cynthia eut eu le caprice de louer «l'étage noble», le piano nobile, l'endroit changea de physionomie. Rien ne fut gâté pourtant de ce qu'il avait de vénérable. L'énergie britannique eut tôt fait de nettoyer la façade, les chambres et les allées. Des meubles, des tapisseries, des tableaux reparurent sous les plafonds peints à fresque—par Tiepolo, s'il vous plaît. Des bancs de marbre et des statues surgirent dans le jardin. Ce fut une de ces restaurations qui n'altèrent pas la touchante vétusté des choses... Je vous dis cela pour vous faire comprendre, à vous qui connaissez Venise, quel cadre exquis faisait ce coin retiré de la ville:—les pierres rouges du palais, l'eau glauque et dormante du mince canal, les groupes épais des chênes verts—et dans ce décor la merveilleuse fleur d'aristocratie qu'était alors cette admirable jeune femme! Elle avait vingt-neuf ans, des cheveux blonds, de cet or à reflets bruns que Giorgione a su peindre. Grande, la taille haute, ses grands yeux bleus, couleur de pervenche, presque violets, regardaient d'un regard à la fois enfantin et fier. Ses traits étaient délicats, tout menus dans un visage de Diane chasseresse. Et quel teint, invraisemblable de fraîcheur, un de ces teints de fille des flots que l'existence au grand air a gardés si blancs, si roses, si transparents, en y fouettant le sang au lieu de le brûler! Et aussi quelle allure! Lady Cynthia déployait dans ses moindres gestes cette audace naturelle à une caste habituée, depuis des siècles, à la domination, cette aisance hautaine qui distingue les femmes nées comme elle, parmi tous les privilèges de la préséance héréditaire et de la fortune assurée. Souvent, à la voir qui passait dans sa gondole, j'ai eu l'évidence physique de l'identité entre ces deux reines des mers: l'Angleterre d'aujourd'hui et la Venise de jadis, hélas! Appuyée sur les coussins, la masse de ses cheveux fauves éclairée par le soleil, vêtue d'étoffes aux couleurs vives où se plaisait son goût hardi, elle m'apparaissait comme la sœur de ces dogaresses illustres, une Zélia Priuli, une Loredana Mocenigo, une Morosina Morosini, que les chroniqueurs nous décrivent allant de leur palais au Bucentaure dans des costumes splendides tout brodés de pierres précieuses. «Rendeva luce dove si trovava,» disait un de ces chroniqueurs à propos d'une d'elles. «Elle rayonnait de lumière là où elle se trouvait...» Je ne me rappelle jamais ces mots sans revoir Lady Cynthia. Ah! qu'elle était belle!
«Je vous ai dit que, moi, j'étais timide. Je vous en donnerai une preuve saisissante quand j'aurai ajouté qu'habitant Venise, reçu chez Lady Cynthia et la rencontrant partout dans la société, je suis demeuré un an, vous m'entendez, un an sans oser lui montrer la passion dont j'avais été pris pour elle à première vue.
Quando m'apparve Amor subitamente...
Je me souviens. Je me répétais ce vers de Dante, indéfiniment, à cette époque. C'était toute mon histoire. J'avais reçu le coup de foudre, je m'en souviens si bien aussi, au théâtre de la Fenice, à l'une des toutes premières représentations de l'Otello de Verdi, chanté par Tamagno comme il ne sera plus chanté. Je revenais d'une fugue en France. Les lettres de mes amis m'avaient appris la présence d'une Lady Cynthia S... à Venise, mais sans détails. Je ne l'avais jamais vue. J'entre dans la loge de ma mère. Je lorgne la salle au hasard, et voici que je rencontre, dans le champ de ma jumelle, ces cheveux d'or, ces yeux bleus, ce visage de rêve, ces épaules. «Qui est-ce?» demandai-je. Déjà de poser cette question insignifiante me troublait le cœur, comme si le timbre seul de ma voix devait me trahir. On me répond tout naturellement: «Mais c'est Lady Cynthia S...» Me croirez-vous? Pendant des années, je ne pouvais même penser à cette minute sans que l'émotion m'étouffât. Maintenant, voyez, je vous la raconte, comme s'il s'agissait d'un autre, en souriant. Quelle leçon de désenchantement, ces contrastes entre nos anciens désespoirs et nos tranquillités actuelles! Du jour où l'on sait qu'il n'y a pas d'éternels regrets, on sait aussi qu'il n'y a pas d'éternel bonheur, et alors c'est bien fini d'être jeune...
»Hélas encore!... Dès ce temps-là, ma jeunesse était déjà très entamée. Je le constate à distance, en me rappelant que mon premier soin après cette soirée, fut d'interroger prudemment le tiers et le quart sur cette femme dont la beauté m'avait bouleversé de la sorte. Venise est, vous ne l'ignorez pas, la ville par excellence des pettegolezze, notre mot pittoresque pour traduire votre vilain mot, à vous: potins. Ma bonne chance voulut que cette petite enquête ne me révélât rien que de très simple. Je me serais tant fait mal autour du moindre mauvais propos! Je n'en recueillis aucun. Depuis son arrivée chez nous, Lady Cynthia ne s'était laissé faire la cour par personne. Elle était mariée et mal mariée, avec un colonel qui résidait aux Indes. Elle n'avait pas d'enfant, et, très riche de son propre chef—son père était lord V..., permettez-moi de vous taire encore son nom—elle vivait dans une absolue indépendance, qu'elle défendait jalousement. Sa physionomie altière, presque virginale et un peu sauvage, s'accordait si bien avec cette légende! Il suffit d'avoir regardé autour de soi pour savoir qu'une première désillusion physique dans le mariage donne presque toujours à la femme qui l'a subie une appréhension invincible de l'amour. Était-ce le cas pour Lady Cynthia? Je ne tardai pas à m'en convaincre à de tout petits signes, quand je lui eus été présenté: sa façon de causer avec les hommes d'abord, plus rude que gracieuse, et si distante, si surveillée,—le retrait de ses doigts dans sa poignée de main,—la froideur de son regard, moins défiant cependant que voilé,—le soin qu'elle avait d'éviter, dans ses entretiens, toute allusion aux choses de la vie sentimentale. Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées depuis cette présentation, et cette certitude s'était déjà imposée à moi: au premier mot hardi prononcé en sa présence, elle ne me recevrait plus. A chacune de mes nouvelles visites au palais Navagero, cette conviction grandit en moi. Je les multipliai pendant les mois d'été, puis d'automne, que Lady Cynthia passa dans ce palais, devenu pour moi le centre du monde. Toutes mes journées furent bientôt combinées en vue du moment où je me retrouverais auprès d'elle, chez elle quand je pouvais, et, sinon, au théâtre, dans quelque maison amie, au Lido, sur la Place. L'instant si passionnément désiré arrivait. Cynthia était là auprès de moi. Je l'écoutais parler. Je la regardais respirer, bouger, et l'intensité de mon désir me paralysait, en même temps qu'une terreur qu'elle le devinât. Cent fois je me suis dit après ces rencontres: «Il faut la fuir», tant cette impression me devint tout de suite horriblement douloureuse! Je restais. Elle quittait Venise, et les semaines de son absence étaient pour moi des siècles. Je n'avais pas de cesse que je ne fusse dans le voisinage de l'endroit qu'elle habitait, à Londres, en Écosse, en Norvège. Je la revoyais, et c'était de nouveau cet incompréhensible mélange d'ardeur passionnée et d'épouvante, cette certitude surtout que je n'existais pas pour elle. Tantôt je me répétais: «Mais, c'est impossible qu'elle n'ait pas compris que je l'aime, et, si elle ne m'a pas renvoyé, c'est que cet amour ne lui déplaît pas. Si j'osais cependant?...» Tantôt je me répondais à moi-même: «Non. Elle ne voit rien. Elle ne comprend rien. Elle est si indifférente qu'elle ne prend pas plus garde à moi qu'au monsieur qui passe. A quoi bon me faire dire ce que je sais, ce que je vois, qu'elle ne m'aime pas, qu'elle ne m'aimera jamais?... Quand je ne pourrai réellement plus supporter cela, je m'en irai...» Et je ne m'en allais pas...
»Il y avait donc un an que je menais cette existence, la plus misérable de toutes celles que j'aie connues. L'amour trahi, mais qui a goûté l'ivresse de la possession, vous déchire d'une affreuse douleur, du moins farouche, celle d'une blessure qui saigne. L'amour repoussé, mais qui s'est déclaré, trouve une force dans le fait d'avoir agi. Ce désastre est une vérité. On peut s'y appuyer pour prendre un parti. Mais cet amour sans bonheurs et sans malheurs, tel que je l'éprouvais, cet éternel recul devant l'aveu, ces alternatives, passionnées et silencieuses, de volontés aussitôt abandonnées et de renoncements jamais sincères, ce va-et-vient de la sensibilité toujours trompée dans son élan et le recommençant toujours, quelle usure, et, après des mois et des mois, quelle lassitude! Je vous épargne une élégie rétrospective, d'autant moins intéressante que la fin de cette agonie intime dépendait de moi. J'en ai eu un signe trop évident depuis. Je n'avais qu'à mieux regarder... Écoutez. Nous touchions de nouveau à la fin du mois de mai, qui fut étouffant cette année-là chez nous. Lady Cynthia venait de partir pour Londres, et naturellement je m'étais mis en route vers l'Angleterre, avec escale à Paris pour n'avoir pas trop l'air de la suivre. Je n'étais pas ici depuis huit jours que je rencontre, rue de la Paix, un matin, en sortant de mon hôtel, quelqu'un que vous avez bien connu et avec qui je m'étais lié à Venise ce printemps même, votre confrère et ami feu Claude Larcher. Vous savez qu'il était l'amant de Colette Rigaud.—Était-elle jolie dans le Sigisbée!—Vous savez aussi comme il était impulsif. Je ne m'étonnai donc pas trop, quoique nous soyons, nous, plus cérémonieux, de la fougue avec laquelle il me dit:
—«Vous êtes à Paris, cher comte? Quelle bonne chance! Il y a une répétition générale au Théâtre-Français. J'ai une loge. Je vous emmène, voulez-vous? C'est la fin de la saison et la pièce n'est pas trop bonne, je crois. Tout de même, c'est une petite curiosité...»
»J'accepte. Je ne vous ferai pas de phrases sur la destinée. Nous avons en Italie un proverbe qui dit: «Quand on doit se rompre le cou, on trouve toujours un escalier.» (Quando s'ha a rumpere il collo, si trova la scala.) Vers les deux heures, j'entrais à la Comédie. Jugez de mon émotion en reconnaissant—je ne trouve pas d'autre mot—une des artistes. Je l'appellerai Lucienne, avec votre permission. Elle est retirée du théâtre aujourd'hui, et mariée. C'était, à travers toutes les différences de toilette, de race, de condition sociale, une sosie de Lady Cynthia: même beauté enfantine et un peu farouche, même chevelure d'or à chauds reflets, même fierté des yeux, du port de tête, de la bouche, et moi, je m'entendis prononcer de la même voix étouffée que j'avais eue à Venise, dans la loge de la Fenice. Quelle étrange analogie encore!
—«Qui est-ce?
—«Mais c'est Lucienne,» me répondit Claude, et il ajouta, me prouvant ainsi que ma passion ne me rendait pas la dupe d'un mirage: «Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble beaucoup à notre amie de Venise, la belle Lady Cynthia?...