—«Un peu, en effet,» répliquai-je, la voix ferme et claire cette fois. Je défendais mon secret. Et j'écoutais Larcher continuer:
—«C'est une fille singulière... Que lui est-il arrivé dans sa vie? On dirait qu'elle a, trop jeune, traversé quelque chose de trop amer, qu'elle a été brutalisée, martyrisée, et qu'elle a peur de l'amour... Oh! ce n'est pas une vertu. Il s'en faut. Elle est entretenue par un des Mosé, ad pompam, pour parler comme nos pères. Il vient chez elle se faire raconter les ragots du jour, tous les matins, une heure. Il approche des soixante-dix ans, mais avec deux millions de rente.—Et il a Lucienne comme il a des chevaux de courses. Tenez, regardez-le, dans cette baignoire d'avant-scène, à droite. Est-il vilain! Dieu! est-il vilain!... Mais elle?... Qu'elle est belle!...» Et comme il voyait que je continuais à ne pas la quitter de ma lorgnette: «Elle est assez liée avec Colette. Voulez-vous que j'essaie de la faire dîner avec nous, ce soir, après la répétition? Vous êtes libre? Parbleu, si elle l'est aussi, nous mangerons tous quatre au Café Anglais. Oh! ce ne sera pas la Calcina, avec sa treille, le merle qui siffle dans sa cage de bois, et ce vin de Valpolicella que le garçon nous qualifiait gentiment d'amabile! Vous rappelez-vous? Ne vous faites pas d'illusion, Lucienne n'a rien de commun non plus avec la Véronèse, et vous perdrez votre temps si vous lui faites la cour. Mais elle est agréable à regarder de près...»
»Larcher ne se doutait pas combien cette évocation de Venise en ce moment, et tandis que j'avais devant moi cette sœur par le visage de celle que j'aimais, me remuait profondément. Ce n'était, comme vous le pensez, ni le souvenir de ce petit restaurant sur les fondamenta alle Zattere, ni celui d'une assez jolie danseuse très galante et qui n'avait pas fait languir Claude. Non. C'était cette ressemblance, plus intime encore et plus profonde que je ne l'avais imaginée, puisqu'elle allait des traits et de l'expression du visage jusqu'au caractère et jusqu'à la destinée. Moi-même, une sorte de trouble, très analogue à celui qui m'avait toujours saisi devant Lady Cynthia, commençait à m'envahir. Je désirais et je redoutais à la fois ce dîner, improvisé soudain par la complaisance de Claude Larcher. J'aurais voulu que Lucienne fût libre de s'y rendre. Je souhaitais qu'elle ne le fût pas, et quand, après l'entr'-acte, Claude revint me dire qu'elle acceptait et que le dîner aurait lieu, en eus-je du plaisir ou du regret? Je n'aurais su le dire. Je me vois encore, à la toute dernière minute, assis à ma table et griffonnant pour mon amphitryon un billet d'excuse. Je sonnai, avec l'intention d'expédier ce message au Café Anglais. Le boy de l'hôtel arriva, et je l'envoyai me quérir un fiacre, pour ne pas manquer le dîner. Cinq minutes plus tard, cette voiture m'emportait vers le restaurant et je jetais par la croisée de la portière les fragments déchirés de ma lettre d'excuse.
»N'attendez pas que je vous raconte une de ces substitutions de femmes, comme il s'en produit si souvent, lorsqu'un amoureux rencontre dans le demi-monde, ou plus bas encore, une créature qui lui pose celle qu'il aime. Non. Ce fut plus compliqué tout ensemble et plus simple. A un moment de ce dîner où j'admirais combien Lucienne avait, dans ses moindres gestes, la réserve et la sauvagerie de Lady Cynthia, un mouvement involontaire me fit toucher son pied de mon pied, sous la table. Elle me regarda. Ses yeux exprimaient cette sorte d'étonnement un peu ému qui est comme l'anxiété animale de la femelle, quand elle sent qu'elle va être poursuivie par le mâle. Elle avait retiré son pied. J'osai approcher de nouveau le mien, volontairement cette fois. Elle me regarda encore, mais elle ne se retira plus. Elle tomba dans un silence sur lequel Colette Rigaud, plus savant psychologue que son ami et que moi, ne se trompa point. Car, deux heures plus tard, elle avait trouvé le moyen de me mettre en voiture avec sa camarade, et minuit n'avait pas sonné que cette femme, dont Claude m'avait annoncé qu'on ne lui connaissait pas d'aventures et qu'elle avait horreur de l'amour, se donnait à moi avec une sauvagerie dans l'ardeur aussi passionnée qu'avait été sa réserve au premier abord. Je lui avais été présenté à huit heures!
»La conclusion de cette histoire, vous la devinez? Je quittai Lucienne en lui promettant d'aller la rejoindre, le soir, à la Comédie, où elle jouait dans la pièce répétée généralement la veille. Je n'étais pas plutôt à mon hôtel que je donnai ordre à mon valet de chambre de faire ma malle, et de réclamer ma note. Le temps de passer chez un bijoutier et d'envoyer un souvenir à ma conquête de la nuit, avec une lettre de regrets prétextant un télégramme reçu et la nécessité d'un départ immédiat, j'étais dans le rapide de Calais. C'est la seule circonstance de ma vie où j'aurai été brutal dans une rupture, mais je n'avais plus qu'une idée dans l'esprit et dans le cœur: je me trompais depuis un an sur Lady Cynthia. Que j'eusse plu avec cette foudroyante rapidité à sa sosie et que celle-ci me l'eût d'abord caché sous ce masque de fierté froide pour céder à mon premier geste d'audace, c'était pour moi la certitude que Lady Cynthia m'aimait aussi. C'en était au moins la possibilité... Ah! je serai bien vieux, bien usé, quand je ne frémirai plus au souvenir de mon arrivée à Londres et de mon acheminement vers la maison qu'elle habitait près de Hyde Park. Dans cette jolie demeure décorée par Adams, elle cessait d'être le Giorgione qu'elle était à Venise, pour devenir le plus charmant des Reynolds... Elle était seule. Elle me reçut, comme toujours, au palais Navagero, avec ce visage impassible, ces yeux ailleurs, cette farouche pudeur... A une minute, me ressouvenant de Lucienne et de leur ressemblance, j'ose commencer de lui parler de mes sentiments. Je surprends dans ses prunelles le regard de l'autre, quand nos pieds s'étaient rencontrés. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. La folie m'emporte. Mes lèvres se posent sur ses lèvres. Elle met la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements. Elle devient pâle, à me faire croire qu'elle allait mourir. Mais elle m'avait rendu mon baiser!...
«Que de fois j'ai cherché à savoir de Cynthia depuis,» conclut Michel Steno après un silence, «pourquoi elle m'avait caché ses sentiments si longtemps. Car elle m'avoua bien vite qu'elle m'aimait depuis le premier jour:
—«Et toi-même?» m'a-t-elle toujours répondu.
—«Tu me faisais peur, lui disais-je alors.
—«Et moi aussi, j'avais peur!» reprenait-elle. «Si peur!...» Et elle ne manquait jamais de me questionner sur le moment où j'avais pris tout d'un coup de l'audace et pourquoi. Je me suis souvent demandé ce qui serait arrivé si je lui avais dit la vérité. En aurait-elle été indignée ou touchée? Et je me suis aussi souvent demandé si je n'aurais pas mieux fait d'user ma passion pour elle auprès de sa sosie et de prolonger mon aventure avec la pauvre actrice, qui ne m'eût donné que du plaisir, au lieu que ma liaison avec Lady Cynthia eut des épisodes si cruels. Mais on n'aime pas pour être heureux. C'est encore un proverbe de mon pays: «L'amour ne fait honneur à personne et à tous il fait douleur.» (L'amore a nessuno fa onore é a tutti fa dolore.) Et pourtant, sans cette douleur, vaudrait-il la peine d'avoir vécu?...»