C'est sur cette résolution que Frédéric acheva ce voyage, qui lui sembla bien long. Il n'avait pas envoyé de dépêche à Charlotte, en sorte qu'aucune voiture ne l'attendait à la gare. «Pourquoi déranger ses projets d'emploi de journée?» avait-il prétexté à ses propres yeux. En réalité, cette arrivée à l'improviste lui ménageait des possibilités de surprise. Il eut honte de cette demi-ruse, quand, descendu de son fiacre à la porte de la villa, il se trouva brusquement en face de Mme de Russy. Elle se promenait seule dans son jardin:

—«Tiens! Tu as avancé ta visite? Ah! C'est gentil! D'autant plus que je suis veuve. Oui. Mon maître et seigneur est parti en Angleterre pour une huitaine, une quinzaine. Je ne sais pas. C'est comme çà...»

La charmante femme disait ces mots, en souriant à demi, toute mince dans sa robe claire. Ses cheveux massés sous son chapeau de dentelle se nuançaient de reflets fauves dans leur épaisseur blonde. Un point noir luisait au centre de ses prunelles bleues, et, de tout son être, comme pour démentir la gaieté insouciante de ses paroles d'accueil, se dégageait une nervosité dont Moysset eut aussitôt la preuve. Tandis qu'il lui répondait, elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle portait sans cesse à son visage, comme pour les respirer, et, chaque fois, ses dents saisissaient un pétale, le déchiquetaient, puis en mordillaient tout de suite un autre, si bien qu'au moment de la rentrée dans la villa, après un quart d'heure de cette promenade à pas lents, le bouquet ne montrait plus que des tiges vertes et feuillues, terminées à leurs pointes par des lambeaux de fleurs, fièvreusement détruites. Charlotte jeta ce débris dans l'allée d'un geste dégoûté. Ses doigts crispés trompèrent leur impatience en tournant et retournant le manche en Saxe de son ombrelle. La conversation avait consisté, durant ces quelques minutes, en des monosyllabes distraits, par lesquels elle répondait à son interlocuteur, sans l'écouter:

—«Tu viens aux courses après le déjeuner?» lui demanda-t-elle.

—«Oui,» répondit-il, et, curieux de savoir si elle prononcerait un certain nom: «Est-ce qu'il y a beaucoup de monde à Dieppe, cette année?» demanda-t-il.

—«Tout Paris,» fit-elle. Puis, comme distraite, après un silence: «Est-ce que tu as rencontré une petite princesse Ardea?»

—«Non,» répondit-il: «Pourquoi?»

—«Pour rien. Pour savoir ton opinion sur elle. Elle a beaucoup de succès... Mais je t'empêche de monter à ta chambre. Le déjeuner est à une heure, les courses à deux et demi...»

Rien de mystérieux dans ces propos, sinon un imperceptible changement d'accent pour prononcer le nom de cette princesse Italienne, qui, évidemment, était la triomphatrice éphémère de cette saison, dans cette élégante ville de bains de mer. Frédéric ne devait pas tarder à connaître le motif pour lequel cette vogue de la grande dame étrangère était insupportable à Charlotte de Russy. Il devait, du même coup, apprendre, à n'en pas douter, que l'indication donnée par Mauvilliers n'était pas une simple étourderie de ce peu sobre, mais loyal camarade. Le déjeuner avait donc eu lieu, et, par extraordinaire, la jeune femme avait été exacte à table, ce dont son pseudo-neveu l'avait complimentée, comme de sa toilette:

—«Alors tu me trouves bien?...» avait-elle demandé, et, autre nuance singulière, presqu'avec supplication. Moysset n'osa pas lui dire qu'elle avait eu seulement le tort de se mettre un peu trop de rouge. A la regarder, il se rendit compte qu'elle eût été par trop pâle, sans cet artifice. Sa physionomie dénonçait une fatigue profonde. A peine si elle toucha aux plats, et, quand une heure plus tard, ils s'assirent l'un à côté de l'autre dans l'automobile qui les emportait vers le champ de courses, il put constater qu'elle avait la fièvre. En arrangeant les plis de la couverture qui les gardait tous deux de la poussière, il lui effleura le bras par hasard. Ce bras était brûlant.