—«Tu n'es pas souffrante?» interrogea-t-il.
—«Moi?» dit-elle. «Quelle idée! Pourquoi serais-je souffrante? Je me sens très bien, très bien...»
Elle riait en prononçant ces mots, d'un rire qui sonnait si faux! Frédéric se dit en lui-même: «J'ai bien fait de venir.» Ses sentiments complexes et troublés de la veille et du matin remuèrent en lui. Ils se firent plus intenses lorsque, entrés sur la pelouse du champ de courses, sa compagne et lui, il observa l'agitation grandissante de la jeune femme. Ils s'étaient arrêtés dans un premier groupe de gens de leur connaissance, puis dans un second. Ce fut alors qu'une phrase, dite à Charlotte par une des personnes de ce groupe, fit tressaillir Frédéric.
—«Nicoletta Ardea est-elle belle aujourd'hui? Vous ne l'avez pas vue?... Tenez, là, à droite, avec Grécourt, naturellement...»
Dans un même coup d'œil et avec la rapidité presque électrique du regard à de pareils moments, le jeune homme vit à la fois le groupe désigné par la perfide amie qui dénonçait l'attitude d'Antoine de Grécourt à la femme jalouse, et le bouleversement à peine dominé de celle-ci. Charlotte éclata de nouveau du rire aigu qu'elle avait eu tout à l'heure dans l'automobile, puis elle dit d'une voix très haute, mais où tremblait sa rancune:
—«Pour moi, c'est l'Italienne des boîtes d'allumettes bougies.»
—«C'est pour cela sans doute qu'Antoine a pris feu si vite,» repartit l'autre. «On ne croirait jamais qu'ils ne se connaissaient pas, voici quinze jours...»
La princesse et son attentif semblaient engagés en effet, dans une conversation si intime qu'ils ne prenaient pas garde à la surveillance du petit monde réuni dans l'enceinte du pesage. Ils marchaient d'un pas lent: elle, superbe de lignes et d'allures, avec cette grande et puissante beauté propre aux femmes de son pays, et qui fait paraître si aisément un peu pauvres les grâces fines de la Française, lui, charmant de souplesse féline. Il réalisait si bien le type de ce qu'il était réellement: le séducteur spirituel et implacable du dix-huitième siècle, le roué aux jolies manières, féroce de légèreté! Il la prouvait, à cette minute, cette férocité, en affichant, sur ce champ de course, sa conquête du jour, sous les yeux de sa maîtresse de la veille. Car il était l'amant de Mme de Russy: le changement remarqué par Frédéric chez sa compagne d'enfance, ne faisait que révéler la métamorphose accomplie dans cette destinée par cette aventure sentimentale. Si Moysset avait conservé quelques doutes, il les eût perdus à voir cette Charlotte qu'il avait connue réservée, presque timide, se permettre tout à coup la plus extraordinaire action, la plus compromettante. Mais de quelle folie n'est pas capable une femme amoureuse et bravée en face?
—«Monsieur de Grécourt!» cria-t-elle soudain à l'infidèle, et, d'une voix très haute, impérieuse, colère, quand le couple se trouva plus rapproché encore, elle répéta: «Monsieur de Grécourt!...» Et, comme celui-ci, un peu décontenancé, malgré sa fatuité, s'arrêtait, hésitant: «J'ai à vous parler cinq minutes.»
—«Allez,» fit l'Italienne du geste à son cavalier. Grécourt hésita encore, puis d'un pas décidé, il vint au devant de Mme de Russy, qui, de son côté, avait marché vers lui. Les deux amants firent ensemble quelques pas, sans qu'aucun des témoins de cette étrange scène se permît d'émettre une remarque. Frédéric était là, et sa parenté avec l'héroïne de cette algarade, suffisait pour imposer ce silence. Il tremblait que Charlotte, évidemment exaspérée, n'achevât de se perdre en laissant par trop deviner qu'elle faisait à Antoine une scène de jalousie. Cette crainte fut heureusement trompée. Quelles que fussent les plaintes ou les menaces proférées dans ce tête-à-tête par Mme de Russy, du moins sa voix n'eut aucun éclat, aucune larme ne coula sur ses joues. Antoine de Grécourt ne cessa pas non plus d'avoir la tenue correcte d'un homme bien élevé qui parle de choses indifférentes avec une femme de son monde. Seulement, quand ils se séparèrent, lui, pour retourner auprès de la princesse Ardea, Charlotte de Russy pour revenir à sa société, il tiraillait sa moustache d'un geste très nerveux, et elle, son émotion était si vive, que sa voix s'étouffait pour dire à Moysset: