—«Frédéric, je crois que j'ai pris un peu froid. Je ne me sens pas très bien. Je voudrais rentrer...»
III
Durant le temps très court que mit l'automobile à revenir du champ de courses à la villa, le «neveu» et la «tante» n'échangèrent pas une parole. Elle paraissait ne pas même se rappeler que quelqu'un fût là, auprès d'elle. La douleur de l'affront subi l'hypnotisait dans une fixité d'hallucination. Elle regardait devant elle, avec des yeux qui s'absorbaient, qui s'abîmaient dans cette image, son amant retournant auprès de sa rivale, après lui avoir dit: «J'entends être libre, et si cela ne vous convient pas, quittons-nous.» Frédéric, lui, au contraire, étudiait, avec une attention douloureuse, ce visage où la passion mettait son égarement. Une évidence s'imposait à lui. Dans l'état d'exaltation où Charlotte de Russy se trouvait, tout était à craindre. Cet imprudent éclat n'était qu'un commencement. Ce soir, demain, la frénésie de la colère jalouse lui mettrait peut-être une arme à la main. Sinon, elle affronterait sa rivale, elle l'injurierait en public. A quelque excès qu'elle se laissât emporter, son honneur y sombrerait,— et pas seulement son honneur, sa sécurité. Édouard de Russy avait beau être le mari insouciant et aveugle qu'annonçait son voyage en Angleterre, dans un tel moment, le bruit de ce scandale pouvait lui arriver. Supporterait-il un ridicule affiché? Ne se vengerait-il pas, et comment? Toutes ces réflexions tourbillonnaient dans la tête du jeune homme, en même temps qu'un sentiment nouveau et très délicat pointait dans son cœur. Cette tragédie mondaine réveillait le don Quichotte qui dormait en lui. Avait-il réellement, parmi ses lointains aïeux quelqu'un de ces hidalgos comme ceux qu'évoque le théâtre de Calderon, un Luis Perez de Galice par exemple? Qu'est-il besoin d'ailleurs d'imaginer des causes mystérieuses à un élan de générosité qu'un frère aurait eu pour sa sœur, et n'y avait-il pas toujours eu, entre lui et Charlotte, un lien très analogue à celui de l'affection fraternelle? Il lui avait suffi d'entrevoir le rôle de sauveur pour qu'il l'adoptât aussitôt. La résolution d'arracher cette créature, si désarmée dans cet instant, à un péril certain était arrêtée chez lui avant même qu'ils ne fussent arrivés à la villa, et le moyen trouvé:
—«Je vais me mettre au lit,» dit-elle, quand ils furent dans le petit salon. Comme tout y parlait de repos et de bonheur: la vérandah ouverte sur la mer, les fleurs dans les vases, les gaies tentures, les meubles luxueusement rustiques!
—«Non, Charlotte,» répondit Moysset. «Tu vas sonner ta femme de chambre et lui commander de faire tes malles.»
—«Mes malles?» répéta la jeune femme stupéfiée.
—«Oui. Il est trois heures. A cinq nous prenons le rapide. Je t'emmène à Maligny.»
C'était le nom d'un petit château en Seine-et-Marne que le marquis de Fontenay avait cédé à sa sœur, quand celle-ci s'était mariée.
—«Tu télégraphieras à ton mari que l'air de la mer te fait du mal. Ton maître d'hôtel déménagera la villa. Dans dix jours, dans quinze, si tu t'ennuies à Maligny, tu voyageras. Mais je ne veux pas que tu restes à Dieppe, un jour de plus. Entends-tu. Je ne veux pas. De toi à moi, pas d'équivoques. Elles sont inutiles. Tu aimes Grécourt. Il ne t'aime pas. Il se moque de toi en public, et tu as tellement perdu la tête, que tu ne sais littéralement plus ce que tu fais. Encore deux scènes comme celle d'aujourd'hui, tu es déshonorée. Je ne le permettrai pas. Entends-tu?...»