—«Alors il croit qu'entre lady Julia et Lucien...»
—«... Il y a une liaison? Oui. Avez-vous observé comme le hasard semble, quelquefois, vouloir nous mêler à la vie de certaines personnes? Il était écrit que j'assisterais comme témoin aux divers épisodes de cette histoire-là. Pas à tous, puisque je ne connais rien du plus intéressant: la rupture. Mais j'ai vu naître l'incident Desportes. L'automne dernier, j'allai aux Granges, chez Candale, pour tirer quelques faisans, et passer deux jours. Georges s'y trouvait avec sa femme. Le premier jour, la chasse fut très belle, et la Ministresse chassa avec nous. Le soir, arrivèrent pour dîner, par le même train, lady Julia Wadham et Desportes. A dîner, le ministre et sa femme furent placés, naturellement, à droite, lui, de notre hôtesse, elle, de notre hôte. Lady Julia était à gauche de celui-ci, en sorte qu'elle se trouvait en face de Georges. Desportes, qui lui avait donné le bras pour la conduire à table, était assis à côté d'elle. De ma place, je les apercevais tous les quatre, et les souvenirs que je viens de vous raconter me remontaient à la pensée. Je revoyais le paysage de chasse des environs de Melton, et les deux jeunes gens d'alors devenus les personnages mûrs d'aujourd'hui. Elle avait beaucoup changé. Elle était plus forte, plus haute en couleur, le buste plus opulent, les cheveux plus auburn encore. Heureusement elle ne s'était rien mis dans les yeux. Ils étaient bien demeurés les mêmes, avec ce regard hardi et candide, profond et enfantin, que je lui avais toujours connu. Chez lui, au contraire, le regard s'était le plus modifié. Il était à peine vieilli, un peu maigri, mais ses prunelles avaient pris une expression réfléchie qu'elles n'avaient pas jadis. L'homme de Sport avait cédé la place à l'homme d'État. Sachant ce que ces deux êtres avaient été l'un pour l'autre, je me demandais ce qu'ils ressentaient à figurer ainsi, vis-à-vis l'un de l'autre, à ce dîner d'apparat. Et je fus tout près de conclure qu'ils ne ressentaient rien du tout. A maintes reprises leurs yeux se rencontrèrent sans que je pusse y saisir la trace d'une gêne. Vers la fin du repas, cependant, je crus remarquer que le diplomate causait bien distraitement avec Mme de Candale, et que son attention se concentrait sur lady Julia et son voisin Desportes, lesquels bavardaient, en effet, avec une extrême familiarité. Quand une Anglaise se met à être informal, elle est très informal. Et vous ne vous offenserez pas si je vous dis que les artistes ne sont jamais tout à fait des hommes du monde.»
—«Je ne prendrai pas cela pour une critique,» fis-je, en riant.
—«Ce n'est pas une critique non plus que j'ai entendu formuler,» dit Casal. «Je voulais vous faire comprendre comment l'éveil fut donné à Georges. Un ministre d'une grande cour étrangère n'a pas eu beaucoup d'occasions d'être renseigné sur ces grands enfants gâtés que sont, à Paris, les écrivains à la mode. Il était donc trop naturel qu'il interprétât l'attitude de Desportes auprès de lady Julia, dans un sens parfaitement faux. Je vis nettement une teinte de tristesse se répandre sur son visage. Jusqu'ici, rien que de très simple. Ce qui m'étonna, ce fut de le voir, après le dîner, qui s'approchait de Desportes, avec une expression de bienveillance dont je pensais d'abord qu'elle était jouée. «Il a fait des progrès dans son métier,» me dis-je. Mais non. Je dus me convaincre bientôt que cette expression était sincère. Dès ce soir-là, j'acquis ces deux évidences: Georges était absolument persuadé que Desportes était son successeur dans les bonnes grâces de la belle lady, et, au lieu d'en vouloir à ce rival posthume, il éprouvait pour lui une irrésistible et profonde sympathie. Le nouvel amant lui représentait cette femme à laquelle il n'avait jamais cessé de rêver. J'aurais mille preuves à vous donner de cette anomalie sentimentale. Quand vous rencontrerez ces deux hommes, dans le monde, observez-les. L'ancien amant manœuvre toujours pour arriver à causer avec celui qu'il croit l'amant actuel. Vous l'avez entendu défendre, à table, des livres qui devraient lui faire horreur. Vous le verrez serrer la main de leur auteur, et vous appréciez le comique de cette étreinte. C'est comme s'il voulait lui dire: «N'est-ce pas qu'elle est charmante?» Je m'attends qu'un de ces jours, il fasse donner, à Desportes, un des ordres de son pays. Est-ce curieux, avouez?»
—«J'avoue surtout que c'est une amusante construction,» fis-je, malicieusement.
Je connais Casal. J'étais sûr qu'en ayant l'air de douter de son diagnostic, je le piquerais au vif de son amour-propre, et qu'il s'ingénierait à me donner une preuve indiscutable de sa perspicacité. Et puis, s'il disait vrai, il y avait là, réellement, un petit problème de nature humaine à regarder de plus près. Pourquoi l'ancien amant de lady Julia réagissait-il, devant celui qu'il croyait son successeur, d'une manière si paradoxale? L'écrivain était un animal moral, social et même physique d'une tout autre espèce que le diplomate. Cette radicale différence expliquait-elle cette absence de jalousie? Peut-être le ministre eût-il détesté un successeur qui lui eût ressemblé en quelque point. N'y a-t-il pas aussi des hommes totalement réfractaires à la jalousie, et que le partage ne bouleverse pas de ce frisson qui jette Othello dans une crise d'hystéro-épilepsie? Le Ministre était-il du nombre? Mais d'abord Casal ne se trompait-il pas?
—«Oui,» insistai-je, «êtes-vous très sûr, en premier lieu, qu'il n'y a rien entre lady Julia et Desportes?»
—«Sûr comme nous sommes place de la Concorde,» répondit-il.
—«Êtes-vous sûr, bien sûr que le Ministre croit qu'il y a quelque chose?»
—«Tout aussi sûr. Il en a parlé à une de mes amies, pour la faire causer. Elle n'était pas renseignée, et elle l'a laissé dans le vague. Mais,» ajouta-t-il, en regardant sa montre, «je dois monter au cercle. Je n'ai pas le temps de discuter le cas plus longtemps avec vous. D'ailleurs les phrases sont les phrases, et je suis pour les faits. Pouvez-vous dîner avec moi, un des soirs de la semaine qui vient? Oui? Hé bien! je vous écrirai le jour. Il y aura le Ministre. Vous serez à côté de lui. Vous lui parlerez de Desportes. Vous me le promettez?...»