—«Je l'ai rencontrée, alors ou à peu près», interrompis-je, «chez son père, le duc de Killarney, à mon voyage en Irlande. Je ne pense jamais à ces beaux lacs, sans la revoir parmi les ruines de Muncross-Abbey, avec ses cheveux bruns à reflets roux, ses yeux d'un bleu foncé, son teint de fleur, le mot est banal, mais il n'y en a pas d'autre, sa haute et souple taille, et l'air audacieux de ces grandes dames anglaises qui semblent porter en elles, et jusque dans leurs caprices les plus extravagants, toute l'autorité de la pairie. Elle m'a fait une telle impression à cette époque-là, que je souffre presque de la rencontrer à présent, quoiqu'elle soit encore admirable. Mais dix-sept années, c'est un bail!...»

—«Vous comprendrez donc,» fit Casal, «que nous en fussions tous un peu amoureux, y compris votre serviteur. Quant à elle, à peine paraissait-elle y prendre garde. Elle était familière et indifférente avec nous tous, comme avec Georges. Il était déjà son amant. Voici comment je le devinai. Nous approchions de la fin de la saison des chasses. L'on organisa ce que l'on appelle, en termes de sport anglais, le Point to Point. C'est la traditionnelle course au clocher. Un parcours de six milles à travers le pays était tracé en forme de triangle. Trois drapeaux en marquaient les extrémités, qu'il fallait laisser à sa droite. Georges montait son cheval favori, un Irlandais bai. Ah! quel sauteur que ce cheval! Il avait toutes les chances de gagner, en dépit d'une quinzaine de concurrents, tous de durs cavaliers. Quand on vous dira d'un Anglais qu'il monte dur, très dur, he rides very hard, soyez sûr qu'il s'agit d'un fier casse-cou. Nous étions un lot de spectateurs à suivre la course, les uns sur des hacks, les autres sur des poneys. Je vous fais grâce des péripéties. A un moment, comme si j'y étais, je revois le tableau: la course débouchait sur un plateau tout découpé en carrés par de petites haies. Les chevaux étaient encore bien ensemble. Georges se tenait bon troisième. Il se ménageait pour la fin. Son cheval allait à son aise, galopait et sautait sans se fatiguer, quand, au milieu d'un champ, les sabots lui manquèrent tout à coup. Il roula, puis se releva, et repartit à vide, laissant son cavalier étendu. Je me trouvais, par hasard, près de lady Julia. Elle se retourna vers moi, pour me dire, d'une voix que l'émotion rendait rauque: «Il a du mal.» Et elle mit son cheval au galop, dans la direction de l'endroit où s'était produit l'accident. Je la suivis. Après avoir franchi deux haies, nous arrivâmes à une barrière refermée. Je m'élançai à bas de mon cheval, pour l'ouvrir. Comme je m'effaçais et laissais passer ma compagne, je vis des larmes couler sur ses joues. Elle voulut m'expliquer son trouble. «S'il lui arrivait malheur,» dit-elle, «je ne me le pardonnerais pas. C'est moi qui l'ai poussé à courir. J'étais si sûre qu'il gagnerait...» Je remontai à cheval, tandis qu'elle balbutiait cette maladroite excuse. Nous repartîmes au galop. Encore quelques foulées, et nous approchions de l'endroit où l'habit rouge de Georges, toujours immobile, mort peut-être, faisait une tache sinistre sur le gazon. De tous côtés, des cavaliers accouraient, parmi lesquels le colonel Wadham. A l'instant où je me retournais vers ma compagne, pour l'avertir que son mari était là, je m'aperçus que ses larmes de tout à l'heure avaient fait déteindre par place sa voilette. Ce signe de l'émotion qu'elle avait éprouvée pouvait la perdre. «Une branche a déchiré votre voilette,» lui dis-je; «ôtez-la.» Elle me regarda de ses grands yeux, encore humides. Tout son sang lui monta au visage. Elle avait compris que j'avais compris, et que je l'avertissais pour que d'autres ne comprissent pas. Quelques minutes plus tard, je la regardai de nouveau à mon tour. Elle avait ôté son voile, et allait à visage découvert.»

—«Et elle ne vous en a pas voulu de ce secret ainsi surpris?» m'enquis-je.

—«Un peu,» répondit-il. «Ce secret d'ailleurs cessa bien vite d'en être un, précisément à cause de cet accident. Georges s'était réellement fait beaucoup de mal. Il fut transporté à Overstone-Lodge, par les soins de lady Julia qui mit à le soigner, pendant les jours qui suivirent, cette ardeur dont vous parliez. A partir de cette époque, elle commença de négliger les précautions dont le début de leur liaison avait été entouré. Les bavardages de quelques rivaux évincés firent le reste. Et mon ex-ami, car lui aussi eut la petitesse de me battre froid, à cause de ma perspicacité, devint le fancy-man en titre de la belle lady. Cette aventure trop affichée lui a valu une renommée de Don Juan peu méritée. Il en a été, de lui, comme de ces femmes qu'une liaison très notoire compromet plus que cinquante secrètes. Celle-ci dura, je vous l'ai dit, six années entières. Que se passa-t-il à la fin de ces six années? Je n'en sais rien. Un beau jour, Georges, qui était devenu premier secrétaire puis conseiller d'ambassade sur place, fut envoyé en Perse. Sur sa demande, ou non? Je l'ignore. De Perse, il est allé à Washington. Il s'est marié, et le voilà.»

—«Et nous voilà, nous, bien loin de Desportes et de ses romans,» insinuai-je.

—«J'y arrive,» reprit Casal. «En même temps que Georges quittait l'Angleterre, le colonel Wadham quittait les guards et se présentait au Parlement. J'ai toujours vu un rapport entre ces deux faits, en apparence très étrangers l'un à l'autre. Lady Julia voulait se consoler. Elle avait eu l'idée de lancer son mari dans la politique, pour y trouver une distraction au chagrin d'une rupture dont je n'ai jamais pénétré les détails. Le colonel fut nommé. Il dut son élection à sa femme. Il a couru sur elle et sur son rôle dans cette campagne, toutes sortes d'anecdotes, à l'époque. Je ne vous en dirai qu'une. Lady Julia était dans un taudis du Shropshire,—le comté où se présentait le colonel,—à demander, pour lui, la voix d'un électeur. Celui-ci se faisait prier, objectant que le colonel était un richard, un paresseux.—«Détrompez-vous,» dit Lady Julia. «Le colonel ne cesse de penser à vous tous. Il se lève à six heures, tous les matins, pour étudier vos réclamations.»—«A six heures?» s'écria le rustre. «Alors, s'il vous quitte d'aussi bonne heure, madame, belle comme vous êtes, c'est un imbécile.»

—«Ce qui prouve,» fis-je, «que, par tous pays, Jacques Bonhomme est Jacques faux-Bonhomme.»

—«Lady Julia ne fut pas de votre avis. Du moins il faut le croire. Cette campagne électorale, au lieu de la dégoûter du peuple, fit d'elle une socialiste convaincue. Elle n'a pas cessé, depuis lors, de s'associer au mouvement de ce parti du travail, qui va grandissant Outre-Manche...»

—«Et d'une manière,» interrompis-je, «que je jugerais inintelligible, si je ne savais pas que l'homme est un animal déraisonnable. Être né Anglais, et vouloir toucher à l'Angleterre, ce chef-d'œuvre de la nature politique! Et la fille d'un duc!...»

—«Ne l'en blâmons pas,» reprit Casal en hochant la tête avec une indulgente philosophie. «Si lady Julia n'avait pas eu la toquade du socialisme, ce fad, comme disent ses compatriotes, elle n'aurait pas connu Lucien Desportes. C'est par la communauté des idées que ces deux pseudo-anarchistes, le romancier élégant et la grande dame, ont été rapprochés. Tant et si bien que Desportes, quand il va à Londres, descend chez les Wadham, qu'il passe des semaines entières dans leur château du Shropshire, et qu'il est devenu l'amant d'une des jolies cousines de lady Julia. Pour lady Julia elle-même, elle n'a jamais aimé et n'aura jamais aimé, dans sa vie, que Georges. Seulement, cela, moi, je le sais, et Georges ne le sait pas. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas cessé, lui non plus, d'être amoureux de lady Julia, ce qu'il ne sait pas davantage. Il a beau s'être marié avec une femme qu'il croit chérir, être devenu ambitieux, et s'écraser de besogne pour arriver plus haut encore, dévot et craindre l'enfer, chaque fois qu'il pense à son ancienne maîtresse. Il ne fait que penser à elle. Comme il arrive quand l'imagination travaille autour de quelqu'un, il se construit des romans à son sujet d'autant moins vérifiés qu'il ne prononce jamais son nom. Lucien Desportes est un de ces romans. Voilà tout...»