—«J'ai entendu nommer plusieurs personnes,» répondis-je.

—«Une seule a compté,» reprit Casal. «D'ailleurs, il n'y en a jamais qu'une seule qui compte. Georges a eu pas mal d'aventures avant de s'être remisé dans le mariage. Il n'a jamais aimé que lady Julia Wadham.»

—«On me l'avait nommée aussi, mais dans le tas.»

—«Le tas, c'est le tas. Lady Julia, c'est lady Julia. J'ai été mêlé au début de cette aventure... Vous ne voyez pas surgir Desportes?» continua-t-il, en me prenant ma question aux lèvres, si l'on peut dire. «Attendez... Cela se passait, il y a seize ans. J'étais allé chasser en Angleterre, à Melton. Georges y était aussi. Il occupait alors à Londres le poste de deuxième secrétaire. Il avait amené, dans cette charmante petite ville du Leicestershire, six ou sept chevaux, dont il se servait à merveille. Les affaires de la chancellerie semblaient peu l'occuper, car, tout en faisant sans cesse la navette entre Melton et Londres, il trouvait le moyen de chasser avec nous, trois ou quatre fois la semaine. Nous montions presque toujours ensemble. C'est là que j'appris à le connaître. Il passait pour hautain et même pour fat, je me rendis compte qu'il était passionné et timide;—pour libertin, il était romanesque et tourmenté de scrupules;—pour frivole, il avait, au contraire, beaucoup étudié, et il s'intéressait, dès lors, à sa carrière, avec une ambition que contrariait un amour naissant dont je ne tardai pas à pénétrer le secret. Aussi n'ai-je pas été trop surpris quand je l'ai retrouvé à Paris, dans ce rôle de diplomate très appliqué à sa besogne, d'époux très fidèle à sa femme et de catholique très pratiquant.»

—«Vous connaissez la charmante épigramme du dix-septième siècle?» lui demandai-je.

«Pour être divine et humaine,»

«Il faut, en jeunesse, sentir»

«Les plaisirs de la Madeleine»

«Et puis, vieille, s'en repentir...»

—«Il y a une très malpropre anecdote qui signifie à peu près la même chose,» fit-il, en riant. «C'est celle de l'ivrogne en train d'imiter les Romains de Pétrone, et de transformer le coin de la rue en vomitorium. Et il dit:—Ce petit bordeaux! il est bon, même en repassant.—Il y a du souvenir dans tous les remords, et du regret. C'est mon opinion de mécréant, et nous revoici à Desportes. Mais patience encore, et retournons à Melton. L'existence que nous y menions était délicieuse. Il n'y a qu'en Angleterre où l'on jouisse ainsi de la campagne. Nous chassions tout le jour, avec les gens les plus agréables. Le soir, nous n'avions qu'à choisir entre deux ou trois invitations à dîner, soit dans la ville voisine, soit dans les châteaux ou les hunting boxes du voisinage. Je constatai vite que parmi ces invitations qui nous étaient prodiguées, aucune n'était plus volontiers acceptée par Georges que celles qui lui venaient de sir John et de lady Overstone, lesquels avaient chez eux, à demeure, à Overstone-Lodge, le colonel et lady Julia Wadham. Elle est encore charmante aujourd'hui. Mais alors!...»