III
LE PASSÉ

J'avais dîné, ce soir-là, dans une maison où l'on mange bien.—(Cherchez. Vous n'aurez pas trop de peine à trouver. Elles se comptent.)—Et pas très loin de l'Arc de Triomphe. Un des convives était un diplomate récemment accrédité à Paris. Je l'appellerai, pour lui garder l'incognito qui me permettra de raconter cette histoire, le Ministre, tout court. C'était, et c'est encore, grâce à Dieu, un homme de quarante à cinquante ans, très beau cavalier, qu'avait précédé, à Paris, un renom de séduction, justifié par ses manières charmantes, sa fière tournure, son élégance souveraine, ce je ne sais quel air à la fois alangui et viril qui fait naturellement dire de quelqu'un: «Voilà un héros de roman.» Ses aventures, s'il avait eu toutes celles que lui prêtait la légende, appartenaient au passé. Le Ministre était marié avec une très jolie femme, très insignifiante d'ailleurs, à laquelle il était irréprochablement fidèle. Il passait pour être devenu, ou redevenu, dévot, avec l'âge et le mariage. En outre, il prenait les affaires de sa légation,—ou de son ambassade, cherchez encore,—très au sérieux. C'est dire qu'il n'avait ni le goût, ni le temps, de suivre le mouvement de notre littérature contemporaine. Aussi avais-je été assez étonné, pendant le dîner, de le voir se mêler à une discussion sur la dernière œuvre de Lucien Desportes. On sait la place occupée par ce robuste mais dur écrivain dans le roman actuel, et quelles campagnes révolutionnaires représentent les livres qui ont fait son succès: Foyer Libre, la Revanche de l'Amour, Féminisme, le Justicier. Desportes a tour à tour défendu, et avec un talent incontestable, les thèses qui doivent le plus évidemment répugner à un diplomate de carrière, et au représentant d'une monarchie, ne professât-il pas, comme le ministre en question, des principes ardemment religieux. Chacun de ces quatre romans est un assaut contre la famille traditionnelle, soit que Desportes s'attaque, comme dans le premier, à son indissolubilité, soit qu'il prêche, comme dans le quatrième, et le plus retentissant, l'égalité absolue des droits entre les enfants de la faute et les autres, soit enfin qu'il discute, comme dans la Revanche de l'Amour, le principe même de l'héritage. Avec cela, c'est le côté déplaisant de ce vigoureux écrivain, ce révolutionnaire en théorie est, en fait, un homme très élégant, qui fréquente dans la société la plus choisie. Il est du monde, par sa naissance. Son père siégeait au conseil d'État, sous l'Empire. Sa mère est née Prosny, de la vieille famille de ce nom. Et il suffit de voir Lucien Desportes pour démêler, dans cet intellectuel de l'anarchie, la finesse héréditaire d'un aristocrate de sang. Les salons, qu'aurait dû lui fermer à jamais le scandale de ses livres, s'ouvrent au contraire à deux battants devant lui. C'est la mode du jour, ces indulgences, voire ces engouements d'une société qui se meurt pour les pires agents de cette mort. Le Ministre s'était-il laissé gagner à cette mode? Je ne l'aurais pas cru, d'après ce que je savais de lui, et les quelques conversations que nous avions eues ensemble, notamment une où il s'était déclaré le disciple d'un maître de la sociologie traditionnelle, qu'il avait connu attaché militaire à Vienne, le marquis de La Tour du Pin. Aussi demeurai-je très étonné de l'entendre, ce soir-là, qui vantait le talent de Lucien Desportes, avec une chaleur de sympathie presque enthousiaste. Je m'ouvris de cet étonnement à l'un de mes vieux amis avec qui je sortais de ce dîner, et tout en remontant de compagnie, la place de la Concorde. Vous le connaissez cet ami. C'est Raymond Casal. Aujourd'hui vieilli, il est plus près, lui, de soixante ans que de cinquante. Mais cet ancien Beau a la sagesse de se laisser grisonner très simplement. Et il n'a jamais été plus plaisant pour moi que dans cette automne commençante. Il a gardé, cet homme de plaisir, aujourd'hui assagi, une expérience si avisée des choses et des gens, une telle connaissance des dessous vrais de la vie! Il me le prouva, une fois de plus, en me donnant le mot de cette petite énigme.

—«Alors!» me dit-il avec son sourire des heures de confidence, «vous avez remarqué cela? Elle est, en effet, assez remarquable, cette défense de ce libertaire de Desportes, par un homme qui pense comme Georges. (Il nomma le Ministre d'un prénom que je change. J'ai négligé de dire que Casal l'avait connu intimement autrefois. On verra où et comment.) Mais le motif en est encore plus remarquable. J'ai envie de vous conter cette histoire... Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas,» continua-t-il après un silence, «qu'il n'y a rien de tel que la jalousie pour séparer deux hommes jusqu'à les faire se détester?

—«C'est classique,» répondis-je.

—«Vous êtes très persuadé aussi que rien n'éveille cette jalousie comme le fait d'être remplacé auprès d'une femme que l'on a passionnément aimée?»

—«La haine pour le successeur, c'est classique encore.»

—«Hé bien! écoutez,» reprit Casal.

Il avait allumé un cigare, et nous marchâmes, par cette belle nuit claire, le long du trottoir des Champs-Élysées, le temps à peu près de me détailler une anecdote d'amour cosmopolite rendue plus pittoresque, par le contraste, dans ce décor parisien. Les automobiles, les voitures, les bicyclettes croisaient leur mille feux mouvants dans l'avenue. Sur toutes les façades des maisons, des rais de lumière aperçus derrière les volets fermés, attestaient ce prolongement nocturne de l'existence qui ne se rencontre qu'à Paris. Les passants foisonnaient, et surtout les passantes, dont les galanteries vénales n'avaient certes rien de commun avec l'anecdote narrée par mon compagnon.

—«Je commence par le commencement,» m'avait-il dit. «Vous savez quelle femme a été le grand événement de la jeunesse de Georges, n'est-ce pas?»