—«Oui, je me souviens,» répondait le jeune homme et sa mémoire lui montrait en effet, par delà les années, l'enfant rieuse qu'il avait connue, avec laquelle il avait grandi, et cette enfant s'épanouissait maintenant dans la femme adorable qu'il avait auprès de lui, dont les mouvements s'harmonisaient aux siens, qui le regardait avec ses prunelles humides, qui lui souriait avec sa bouche voluptueuse, qui posait dans le sable des allées l'empreinte légère de ses pieds si fins. Et de ce même pas souple, cette femme avait couru à des rendez-vous cachés, ces lèvres fines s'étaient pâmées sous les baisers d'un amant, ces longues paupières aux cils blonds avaient palpité de plaisir sur ces prunelles extasiées dans des minutes de complet abandon. Cette femme s'était donnée. Avec quelle passion, sa folle incartade de la veille le prouvait trop, ses larmes et le frémissement dont elle était, maintenant encore, toute vibrante!... Et voici que le compagnon d'adolescence de cette amoureuse trahie et désespérée découvrait, avec un inexprimable mélange de regrets et d'espérance, qu'à son insu, il avait toujours eu pour elle des sentiments bien différents de la simple amitié. Du moins, il croyait le découvrir. Peut-être, par une illusion rétrospective, l'image de Charlotte enfant et jeune fille s'éclairait-elle pour lui des feux du désir qui le possédait à présent. Car il se sentait, avec épouvante, la désirer passionnément, éperdument. Qu'était devenue sa noble et chevaleresque résolution d'hier, celle de la sauver de son affolement? D'où cette convoitise soudain déchaînée en lui, rien qu'à cette idée que Charlotte avait été la maîtresse d'un autre? Toutes les vagues émotions sensuelles qu'il avait pu éprouver, sans les admettre, sans même les soupçonner, durant leur dangereuse mais innocente intimité de jeunesse, se réveillaient à chacun de ces: «Te souviens-tu?»... En même temps, une curiosité malsaine et violente le poignait, celle de tout savoir de cette aventure qui avait fait d'elle, entre les bras d'Antoine de Grécourt, ce qu'elle était aujourd'hui. Frédéric reculait devant cette basse et salissante enquête, il en avait honte, et il essayait de s'étourdir en répondant aux évocations de sa compagne, par des évocations pareilles. Lui aussi, reprenait, quand elle se taisait: «Te rappelles-tu?...» Ah! Ce n'étaient pas les chastes, les gracieuses réminiscences de leur commune naïveté qu'il aurait voulu qu'elle se rappelât et qu'elle lui rappelât... C'étaient les scènes qu'elle avait traversées pour en arriver à son action d'hier, ses joies, ses douleurs, tout un passé dont Frédéric était jaloux maintenant, comme s'il eût aimé Charlotte... Mais oui. Il l'aimait! Il l'avait toujours aimée! Il s'en apercevait quand il était trop tard,—trop tard pour l'épouser,—trop tard pour avoir d'elle ce premier baiser qu'il aurait pu cueillir, alors qu'ils erraient tous deux dans la liberté de leur demi-parenté, sous les branches de ces arbres,—trop tard pour avoir d'elle-même cette virginité de la sensation passionnée, qui peut faire l'orgueil du premier amant. C'était un tumulte en lui qu'il finit par ne plus dominer. Il tomba dans un silence qu'elle ne pouvait pas ne pas remarquer. Le soir arrivait. Ils étaient assis sur un banc de pierre dans un coin du parc aménagé pour avoir une vue sur une partie de cette divine vallée de Chevreuse, aux horizons sauvages et doux comme son nom. Pas un souffle d'air ne remuait les feuillages des bouleaux et des chênes, autour d'eux:

—«Qu'as-tu?» demanda Charlotte à Frédéric, après être restée un peu de temps taciturne, elle-même.

—«Tu veux le savoir?» répondit-il, d'une voix qui s'étouffait.

—«Oui,» fit-elle.

—«J'ai que je t'aime,» dit-il, «et que je ne le sais que depuis vingt-quatre heures. Oui,» continua-t-il sauvagement, «je t'aime...» Et, l'attirant contre lui, toute saisie, toute paralysée par cet éclat brutal d'une passion si complètement inattendue, il appuya sa bouche sur la bouche de la jeune femme qui essaya une seconde de se débattre, et elle finit par lui rendre pourtant son baiser, en disant:

—«Ah! c'est mal, Frédéric, c'est si mal!...»

Puis, brusquement, sauvagement, elle aussi, elle s'arracha de cette étreinte. Elle s'était levée, frissonnante, et, comme pour secouer son égarement, elle passa les mains sur ses yeux:

—«C'est moi maintenant, qui te dis ce que tu me disais hier. Frédéric, il faut que tu partes... Il le faut, pour notre honneur à tous deux...»

—«Hé bien!» répondit-il, en se levant à son tour, «je partirai.»

Ils se regardèrent, après s'être prononcé ces paroles de courage,—et ils reprirent le chemin du château, sans ajouter un mot. Ils venaient de lire dans les yeux l'un de l'autre, qu'en dépit de cette résolution, le jeune homme ne partirait pas. Ils y lisaient aussi ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé: cette folie du désir allumé dans les veines du «sauveur», s'était communiquée, dans cet ardent baiser, à la femme trahie et trop émue au plus intime de son être, pour que sa volonté n'en fût pas toute troublée, toute déconcertée. Ils avaient lu encore, dans cet ardent et terrible regard, qu'ils allaient être l'un à l'autre, d'une possession douloureuse et comme criminelle. L'amour le plus empoisonné est celui qui naît d'une rencontre entre des rancunes affolées d'une maîtresse outragée et les sensualités d'une jalousie. Où est l'antidote contre ce venin?