—«Tu me remercieras un jour, car je te sauve tout simplement...»

—«Tu me tues,» répondit-elle en éclatant de nouveau en sanglots, «mais tu as raison. Si je peux le reprendre, c'est comme cela. Ah! Que c'est dur! Ne me quitte pas d'une minute, je t'en prie. Toi là, j'aurai encore de la force. Mais seule?...»

—«Je ne te quitterai pas,» dit Frédéric.

IV

Il était minuit, quand le «neveu» et la «tante» arrivèrent à Paris. Impossible de gagner Maligny, sinon le lendemain matin. Ils étaient convenus que Mme de Russy coucherait à l'hôtel et que Frédéric reviendrait la prendre dès la première heure. Il dormit à peine, persuadé qu'une fois seule, comme elle l'avait prévu, la fièvre de sa passion la reconquerrait. Et alors?... Aussi son cœur battait-il, quand il vint la demander à cet hôtel vers les dix heures. Sa joie fut égale à ce qu'avait été sa crainte. Mme de Russy était là, prête à partir, pâle mais résolue. Quand elle aperçut Frédéric, un peu de rose lui revint aux joues, un peu de lumière aux yeux, un peu de sourire aux lèvres.

—«Tu vois!...» dit-elle enfantinement. Puis lui prenant la main d'un mouvement caressant de petite fille: «Que tu as été bon pour moi, mon ami! Je n'ai fait que penser à cela cette nuit. Merci, et merci de m'avoir comprise. Tu ne m'as pas fait de reproche. Je t'aimais bien auparavant, pas assez encore...» Elle répéta: «Pas assez...»

—«Ne suis-je pas ton neveu-frère?» répondit-il: «Regarde, nous avons un si joli ciel, couleur de tes yeux... Maligny sera charmant par ce beau jour bleu...»

Cette bonne humeur un peu jouée ne cessa pas durant tout le trajet, qui fut en effet délicieux, par le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud, la fraîche vallée de Marnes, Versailles et les bois. Il semblait que Charlotte, si raidie, si crispée la veille, se reprît, se détendît dans la douceur de ce matin d'été, et dans l'atmosphère de cette amitié fraternelle qui la protégeait contre elle-même. Fraternelle? Oui, Frédéric avait été de bonne foi, en expliquant son dévouement ainsi. Pourtant la câlinerie émue qu'il avait dans la voix, depuis ce matin, était-elle vraiment d'un frère? Un frère aurait-il eu, auprès d'une sœur, cette demi-fièvre à chaque mouvement de la jeune femme qui, toute familière, toute confiante, se rapprochait sans cesse de lui? Était-ce d'un frère surtout, cette curiosité, à la fois amère et passionnée, qui le dévorait d'en savoir davantage sur les détails de cette liaison avec Grécourt à laquelle il venait d'arracher cette charmante femme? Pour combien de temps? Cette question non plus n'était pas d'un frère, posée comme elle se posait dans la sensibilité de cet homme. Il s'en rendait tellement compte lui-même, qu'il causait de tout avec Charlotte, excepté de ce sujet. Oui. Toute cette matinée et toute l'après-midi qu'ils passèrent à se promener dans le parc de Maligny, pas une fois le nom d'Antoine de Grécourt ne fut prononcé entre eux. Un invisible témoin de leur tête-à-tête aurait cru qu'il ne s'était rien passé la veille, que réellement le soi-disant neveu et la prétendue tante étaient venus faire un pèlerinage à leurs souvenirs d'enfance dans ce paisible endroit. Et c'était vrai pour elle. La maîtresse du roué semblait s'appliquer de toutes ses forces à mettre, entre elle et les impressions d'un trop douloureux amour pour un amant indigne, les plus fraîches images de sa plus heureuse jeunesse.

—«Te rappelles-tu?» disait-elle sans cesse à Frédéric, «une promenade que nous avons faite là, tiens, dans cette allée avec...» Et elle évoquait des fantômes: «Il y avait un bouquet d'arbres ici, qui n'y est plus... C'est peut-être mieux. On voit le château avec sa jolie nuance rouge, se refléter tout entier dans la pièce d'eau... Je regrette tout de même nos arbres!... Te souviens-tu, quand je me suis échappée, tiens, dans ce fourré, parce que Casal était venu de Paris avec un phaéton et un petit groom anglais, son tigre, comme on avait dit devant moi? Et, stupide, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un tigre véritable!... Te souviens-tu?...»