Il s'était levé, et, de son pas demeuré alerte, il me conduisait à travers son appartement. Nous autres peintres, nous avons tous plus ou moins la mémoire des yeux. Je me rappelais, après tant d'années, la distribution des pièces, avec assez d'exactitude pour m'en rendre compte: Varegnana avait changé le portrait de place. Il l'avait exilé du chevalet où il figurait dans ce qu'il appelait sa tribune. Vous êtes allée à Florence, Madame. Vous vous rappelez, aux Offices, la salle octogone qui porte ce nom, où rayonne, dans la splendeur dorée de sa nudité, la Vénus couchée du Titien. C'est là que les ducs de Toscane avaient réuni les joyaux de leur galerie. Le comte, lui aussi, a des merveilles dans sa tribune: un Francesco Francia, entre autres, qu'il sera pourtant difficile de débaptiser. Il est signé: «Vincentii Desiderii Votum—Francie Expressum Manu...» Mais il ne s'agit ni du Francia ni de la tribune du palais Varegnana. Il s'agit du Léonard—ou ex-Léonard. Son chevalet,—une merveille de lutrin pieusement adaptée à ce profane usage,—portait son deuil sous la forme d'un vieil infolio relié en maroquin noir et clouté d'argent. Le tableau lui-même était relégué dans la dernière chambre, un réduit plus obscur où s'entassaient pêle-mêle des bibelots de second ordre,—pour cette collection. Le panneau, que je reconnus aussitôt, était appendu au mur, à contre-jour. Ah! c'était bien le profil délicieux dont je me souvenais, et il me parut plus délicieux encore, à cause de son air de famille avec une autre dame, celle dans la compagnie de laquelle j'entendais chanter,—pas beaucoup de jours auparavant:
... Puisqu'ici-bas toute âme
Donne à quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son parfum...
La ligne fine du front si intelligent, du nez si délicat, de la bouche si souple, si tendre, se détachait sur un fond très sombre, une paroi revêtue d'un tapis d'un vert noir dans laquelle s'ouvrait une étroite fente. Un paysage, immense et miniaturé, s'apercevait par cette baie. Il se composait d'une rivière sinueuse entre des châteaux, avec des glaciers bleuâtres tout au fond. Les perles de la résille luisaient dans les cheveux sombres, massés comme ceux d'Aréthuse sur les médailles syracusaines. D'autres perles mêlées à des rubis, brodaient le velours du corsage. Une chaude couleur pâle et ambrée, celle qu'a depuis cherchée Henner, était répandue sur la chair du visage et sur celle des mains. J'eus de nouveau la sensation du chef-d'œuvre, et je m'écriai, après quelques minutes de contemplation silencieuse:
—«Je vous affirme qu'on vous a trompé. De qui voulez-vous que ce soit ce miracle d'art, sinon du Vinci?...»
—«Magari![ [1]» répliqua le comte Varegnana avec un soupir. «Mais déjà mon ami, le sénateur Morelli, m'avait donné des doutes... Vous ne l'avez pas connu, Morelli? Non?... Mais vous avez entendu parler de ses livres?... Non encore. Ah! que vous êtes heureux!»
—«Pourquoi?» interrogeai-je.
—«Parce que vous pouvez admirer tranquillement les œuvres qui vous plaisent, sans que le démon de la critique vous souffle à l'oreille: Es-tu bien sûr que ce tableau soit authentique?... Ce Morelli était d'ailleurs un homme d'infiniment d'esprit et de goût. Que d'après-midi exquises j'ai passées avec lui, ici! Je le vois encore, avec son sourire caustique perdu entre une moustache et une barbiche qui lui donnaient l'aspect d'un officier. Sa thèse favorite était que durant les trois ou quatre siècles qui nous séparent du Quattrocento et de la Renaissance, les actes de baptême des tableaux ont dû être falsifiés dans une proportion énorme. Une famille avait-elle une toile de l'école de Luini? Pour lui donner une valeur, elle a dû bien vite arriver à dire que la toile était de Luini. Les marchands qui vendaient des tableaux aux amateurs ont dû, eux aussi, ennoblir de leur mieux leur marchandise, et les amateurs insister sur cet ennoblissement, une fois le tableau acheté. Il m'a fallu tout mon honneur de gentilhomme pour substituer sur ce cadre un nom à un autre...»