J'observai, en effet, qu'une mince bande de cuivre gravée était appliquée au bas. On y lisait, au lieu du prestigieux: «Lionardo da Vinci», ces mots que le comte allait m'expliquer: «Amico di Solario. 1515.»

—«Jusqu'ici rien que de très sage,» continua-t-il, «et rien que de très sage non plus dans cette autre idée de Morelli que les dessins des maîtres ont dû, en revanche, être très peu sophistiqués. Ils n'ont été recherchés que par des connaisseurs qui prisaient d'abord l'authenticité. Voilà donc un procédé tout trouvé pour vérifier les toiles: les comparer aux dessins des artistes auxquels elles sont attribuées. Dans ces dessins, nous saisissons nettement les procédés propres à chaque peintre et qui sont sa vraie signature, celle qu'aucun faussaire ne saurait contrefaire: les extrémités d'abord. Il fallait entendre Morelli vous décrire les mains des personnages de Botticelli, tout osseuses, avec les ongles coupés carrés!... Et puis il y a les oreilles, les cheveux, les plis des étoffes... Quand ces particularités, bien observées dans les dessins, manquent dans les toiles, les toiles ne sont pas du même maître que les dessins, du moment que nous sommes sûrs de l'authenticité des dessins. Vous saisissez la force du raisonnement...»

—«J'en saisis surtout la subtilité,» répondis-je. «Un maître peut pourtant varier ses manières...»

—«Sans doute, sans doute...» répliqua le comte. «Mais jusqu'à un point, et pas au delà... D'ailleurs, les faits sont les faits. Avec ce principe, Morelli a renouvelé l'histoire de l'art Italien. Je vous prêterai ses ouvrages, vous verrez quelle force de logique, quelle pénétration! Il a eu des élèves bien remarquables aussi, les Venturi, les Frizzoni, les Berenson... Et puis est venue, comme toujours, la tourbe des imitateurs. Maintenant c'est une fureur, une maladie. Dès qu'un tableau n'est pas authentiqué par des témoignages contemporains, absolument indiscutables, un critique surgit qui en conteste l'auteur. A peine si ces messieurs laissent à Léonard, pour revenir à lui, la Joconde et deux ou trois petites œuvres. Plus un Giorgione n'est certain. Les Titien se transforment tous en des Bonifazio. On a imaginé une dynastie: Bonifazio I, Bonifazio II, Bonifazio III. J'appelle ces débaptiseurs, moi, des iconoclastes. Mais,» acheva-t-il sur un soupir, «les iconoclastes ont quelquefois brisé des statues de faux dieux...»

—«Alors, ce tableau?...» demandai-je en lui montrant le panneau qui avait servi de prétexte à cette dissertation. Vous m'en pardonnerez le pédantisme, Madame. Elle était nécessaire pour donner son sens à la suite de l'histoire. D'ailleurs, vous pourrez, en citant ces quelques noms de critiques et ces quelques idées, taquiner les intellectuelles de vos amies qui veulent être dans tous les rapides. Le train serait trop modeste.

—«Ce tableau était un faux dieu,» répartit le vieux collectionneur. «Le sénateur Morelli l'avait soupçonné, je vous l'ai dit. Vous noterez des inexactitudes de dessin. Tenez, dans la ligne du cou, dans la forme de la tête visible sous les cheveux. Or Léonard avait tant étudié l'anatomie... L'étoffe est rigide, sommairement traitée. Vous savez comme il a été préoccupé de la souplesse des vêtements... Fermez les yeux, ici, à cette distance. Ce modelé n'est pas le sien. Rouvrez-les, ayez une impression d'ensemble. Il y a du Flamand dans cette peinture. Oui, voilà ce que me disait Morelli, et puis, je lui rappelais le portrait d'Isabelle d'Aragon. C'est même pour cette raison qu'il l'a examiné. Il a conclu que cette femme de l'Ambrosiana était d'un certain Ambrogio de Predis. Mais cela, jamais, jamais!... Au lieu que celui-ci... Regardez l'inscription d'abord...»

Il prit entre ses vieilles mains,—elles en tremblaient d'émotion—l'objet contesté, et, retournant le panneau, il me montra ces mots écrits sur le bois: Di Lionardo pitore fiorentino.

—«Voilà» continua-t-il, «la preuve que Morelli avait deviné juste. Vous ne vous rappelez certainement pas que dans mon ancien catalogue j'avais fait transcrire une page empruntée à un manuscrit du notaire Ferrarais Ugo Caleffino qui se trouve à la Biblioteca Estense, de Modène? Il y a le double au British Museum, copié par le même personnage, un certain Giulio Mosti. Seulement celui du British, ce que je ne savais pas, a sa date: 1581. Suivez-moi bien. La page en question est une note spéciale à ce manuscrit de Modène. Elle manque à celui de Londres. En examinant de près ce manuscrit de Modène, on a constaté que cette note n'était pas de la même écriture que le contexte. Elle est au contraire de la même écriture que les mots tracés sur l'envers de ce panneau. Donc la note a été écrite par la même main qui a indiqué Léonard comme auteur du panneau, et, sans doute, postérieurement à 1581. Quand ces détails m'eurent été rapportés, je fis faire des recherches dans mes archives et je retrouvai la lettre par laquelle ce tableau a été offert en 1745, à mon arrière grand-oncle, le cardinal Varegnana, celui qui a vraiment fondé ce petit musée. Cette lettre, étudiée à la loupe, a révélé la même main qui avait tracé le di Lionardo pitore fiorentino et fabriqué la note du manuscrit de Modène. Pourquoi? C'est trop clair. C'est un monseigneur Pierotto, un abbé peu scrupuleux, lequel, ayant en sa possession ce tableau, lui a constitué ainsi un état civil, de bonne foi peut-être, je parle pour l'attribution, car nous avons aussi découvert que le portrait était connu à Modène, où il était appelé: La Sœur de la Joconde

—«Il peut donc être de Léonard, en dépit de son faux état civil,» interrompis-je, «et même d'une sœur de la Joconde.»

—«Monna Lisa n'avait pas de sœur,» reprit le comte, «pas plus que Domitilla dei Rangoni. C'est établi sur les documents les mieux vérifiés. D'ailleurs voici qui coupe court à tout: il existe à l'Académie de Venise un dessin de la même tête,—vous entendez, exactement la même,—avec les mêmes perles, ou presque les mêmes. Les variantes sont insignifiantes. C'est, sans conteste, une étude pour ce portrait. Or les coups de crayon, dans ce dessin, vont de droite à gauche, et dans tous les dessins de Léonard, ils vont de gauche à droite, puisque Léonard dessinait comme il écrivait, de la main gauche. Si ce n'est pas une démonstration, cela, que vous faut-il?...»