—«Ce qu'il me faut? Un auteur pour ce chef-d'œuvre...» répondis-je. «Vous me racontez une histoire d'une ingéniosité surprenante, j'en conviens, mais je suis peintre. Je sais que les tableaux ne se fabriquent pas tout seuls, par génération spontanée. Si celui-ci n'est pas du Léonard qui a fait la Belle Ferronnière du Louvre et l'Isabelle de l'Ambrosienne, de qui est-il? Qu'est-ce que c'est que cet Amico qui n'aurait jamais peint que cette merveille et puis rien?...»

—«Amico n'est pas un nom,» dit le comte Varegnana. «Un de vos compatriotes, un jeune critique d'art de grand avenir, M. Courmansel, a suggéré l'existence d'un artiste, très intimement lié avec Andrea Solario,—l'ami par excellence de ce peintre. Nous savons que ce maître fut appelé de Milan en France, sur l'indication de Charles de Chaumont, pour décorer le château de Gaillon qui appartenait au cardinal d'Amboise. M. Courmansel a retrouvé ici plusieurs lettres d'Andrea, où celui-ci parle avec d'extraordinaires éloges, d'un élève, un certain Cristoforo, qu'il avait emmené avec lui. Or le dessin qui est à Venise présente cette particularité, qu'inscrit au catalogue sous le nom d'Andrea Solario, il porte une signature effacée où M. Courmansel est arrivé à déchiffrer un X. C'était la première lettre des mots Xofori opus,—ouvrage de Cristoforo. Ce fut un trait de lumière. Andrea quitta la France en 1509, pour aller où? A Anvers dont l'école exerçait alors une attraction si puissante sur les peintres italiens. Son élève était avec lui. Ainsi s'explique le mélange de finesse lombarde et de précision flamande qui se reconnaît dans ce portrait, comme aussi dans les tableaux d'Andrea vers cette même époque, par exemple l'Ecce Homo du Poldi... Lancé sur cette piste, M. Courmansel s'est demandé si ce Cristoforo qui a pu exécuter un portrait de cette force n'avait pas produit un certain nombre des œuvres attribuées à Solario. J'avoue que je ne le suivais pas sur cette voie, car enfin cet X du dessin était douteuse. Je m'étonnais qu'aucune autre trace ne se trouvât nulle part... Cette trace, elle existe. Nous avons un tableau,—et un très remarquable tableau,—qui rappelle beaucoup ma fausse Cassandra, et celui-là est signé en toutes lettres Xoforus Mediolanensis et daté, 1517... Il est chez la marquise Ariosti, une de mes cousines éloignées. Il lui a été légué par un vieux commensal de sa maison, une espèce de parasite qui servait de tête de Turc à tout le monde, un comte Francesco Pappalardo. C'était un vieux maniaque qui dépensait ses quelques sous à des achats de tableaux. Il n'en avait qu'une douzaine, de premier ordre. Tous sont allés au musée de sa ville natale, excepté celui-là, un portrait aussi. On l'avait si maltraité chez mes cousins, qu'il aurait eu le droit de les détester. Et il leur laisse cette peinture, qui va être d'un prix inestimable maintenant!... Je m'étonne que vous n'ayez pas entendu parler de cette découverte de M. Courmansel? Toutes les revues d'art, non seulement de France et d'Italie, mais d'Allemagne et d'Amérique, ont déjà engagé des discussions passionnées, non pas sur l'existence de l'Amico di Solario,—elle ne fait plus doute,—mais sur l'étendue de ses travaux. On est en train de lui donner toute une partie d'abord de l'œuvre d'Andrea: la Vierge au coussin vert et le portrait de Charles d'Amboise au Louvre, des tondi de Cesare da Sesto, de Marco d'Oggionno, de Boltraffio. M. Courmansel soutient que le portrait de l'Ambrosiana est de lui. Il me suffit, à moi, qu'il ait fait ce panneau», ajouta-t-il, et tout en rattachant à son clou l'image de la fausse Cassandra, il poussa un profond soupir. Puis, avec cette grâce aisée, et si humaine que les Italiens expriment d'une manière intraduisible quand ils appellent quelqu'un: simpatico: «Bah! A quelque chose malheur est bon, comme vous dites. Ma pauvre Dame a perdu son peintre, mais ce jeune Courmansel, lui, a trouvé une femme charmante. Il est fiancé avec une jeune fille, une mademoiselle Boudron, que le père ne lui aurait certainement pas donnée, sans sa découverte. Ce Boudron est un ancien commerçant qui s'est improvisé amateur d'art, fortune faite, et qui travaille dans les Primitifs,—un original!... Mais vous les rencontrerez, si vous restez un peu à Milan. Ils y sont. Le jeune Courmansel y met la dernière main à son livre sur Cristoforo Saronno. C'est le nom qu'il suggère maintenant. Ses inductions l'ont amené à croire que son artiste était de cette petite ville. Il en conclut qu'il avait dû en prendre le nom, comme Andrea avait pris le nom de sa patrie, Solario, un petit village de la province de Côme. C'est beaucoup d'hypothèses, mais sara!...»

IV

Il y a longtemps, Madame, que je nous appelle, nous autres Parisiens, les provinciaux de l'Europe. Nous passons sans cesse, pour tous les incidents de la vie artistique qui ont lieu loin du boulevard, par des alternatives d'ignorance et d'engouement excessives. Nous avons été ainsi pour les musiciens allemands et les préraphaélites anglais, pour les romanciers russes et les dramaturges norvégiens. J'attends le moment où la petite coterie d'esthètes gobeurs et de badauds raffinés qui fabrique chez nous la mode se passionnera pour les débaptiseurs de chefs-d'œuvre. Alors l'Amico di Solario sera l'auteur de la Joconde, et le sieur Courmansel l'invité de tous les salons où l'on cause.—Le vôtre eût été du nombre, Madame, si...? Et moi-même je serais peut-être devenu le cornac de ce jeune homme et de son Amico, auprès de vous et des belles sottes, vos amies,—pardon,—si...? Toute cette histoire n'est que le commentaire de ces si et de ces points. Mais il n'y avait ni si ni points dans mon esprit, je vous le jure, quand je sortis du palais Varegnana par l'étroite et fraîche via Bagutta où il se dresse, un peu humilié de mon total manque d'érudition critique, très penaud de m'être hypnotisé naïvement, depuis ma jeunesse, sur les impostures du Monsignore de Modène, amusé malgré tout par le joli travail de furetage, j'allais dire de police, auquel s'était livré notre compatriote, et, au fond, prêt à oublier Courmansel, le comte Varegnana, la Dame qui avait perdu son peintre, l'Amico di Solario, bien d'autres choses, devant une photographie que je ne vous décrirai pas. L'après-midi où vous me l'avez donnée, il neigeait. Vous en souvenez-vous? Ce jour m'est resté plus clair et plus bleu que celui par lequel je me promenais dans Milan, après cette visite. C'est cette photographie que je retrouvai sur ma table en rentrant, et après m'être abîmé dans la contemplation de ce visage que je suis venu fuir, je me sentis à Milan si abandonné, si solitaire, si «peintre qui a perdu sa Dame»! Tout d'un coup, le séjour de cette ville où j'étais depuis la veille me parut insupportable. «Si j'allais à Florence?...» songeai-je. «Il y a là des fresques de Benozzo Gozzoli, de l'Angelico et du Ghirlandajo qu'aucun Morelli n'a encore attribuées à aucun Amico...» Sur ce nouveau projet,—je vous ai dit que vous m'aviez rendu un peu fou et je vous en donne la preuve!—je descends au bureau de l'hôtel demander des renseignements et l'horaire des trains. Par hasard, le bureau était vide. En attendant le retour du secrétaire, je m'amuse à regarder la pancarte où sont inscrits les noms des voyageurs de passage et je lis: M. Boudron et famille. Paris.—M. George Courmansel. Paris. C'était de quoi croire à un destin, avouez-le. Au moment même où je venais d'apprendre le roman de la découverte, faite par ce jeune homme, d'un admirable artiste inconnu, je découvrais, moi, que le jeune homme était là, dans mon hôtel! Oui. La fatalité voulait que je fusse mêlé aux aventures posthumes de la Cassandra décassandrée et du Vinci dévincisé. Le secrétaire arrive. Au lieu de l'interroger sur le train de Florence, je lui demande, ce que je savais pourtant très bien, si le M. George Courmansel descendu à l'hôtel était bien celui qui s'occupait de choses d'art.

—«Lui-même,» me répond le secrétaire; et il ajouta en jetant un coup d'œil dans le hall de l'hôtel: «Justement, le voici qui rentre.»

Un grand garçon, de physionomie avenante, franchissait le seuil de la porte. Il était très blond, presque roux, le teint blanc et rosé, avec de bons gros yeux bleus un peu ronds qui regardaient ingénument à travers une paire de lunettes montées en or. Il me représenta aussitôt le type accompli du Français germanisé. J'en ai connu un bon nombre depuis la guerre de 70, dans la médecine en particulier et dans l'université. Le nez de celui-ci, comiquement retroussé, sa bouche volontiers souriante, lui donnaient un air falot et dadais que sa démarche augmentait encore. Il allait, le buste en avant, de ce pas allègre qui décèle un profond contentement de soi. Je vous crayonne un fantoche. J'ai tort. Il émanait aussi du personnage une candeur qui le sauvait du complet ridicule. La bonne foi rayonnait de tout son être. Il y avait en lui du gobe-mouches et de l'apôtre, de la nigauderie et de la flamme. Cela dit, le contraste était vraiment trop fort entre cet aspect de niais fervent et le miracle de perspicacité que supposait la découverte dont le comte Varegnana m'avait raconté le sagace détail. C'en fut assez pour piquer au vif ma curiosité, et voici qu'impulsivement je tire de ma poche mon portefeuille, de ce portefeuille une carte de visite, et je prie le secrétaire de la remettre à mon jeune compatriote. Je comptais sur la petite notoriété de mon nom. Je n'avais pas tort. A peine George Courmansel eut-il pris connaissance de ma carte qu'il se dirigea vers moi. Il avait déjà aux lèvres le banal «cher maître» dont vous vous êtes tant moqué, quand des gens de votre monde m'en donnaient à qui mieux mieux par la figure. Sur cette bouche de jeune homme, ces deux syllabes prenaient une sincérité qui eût désarmé votre ironie. Visiblement, il était heureux, presque ému, de causer avec un artiste dont il connaissait les œuvres. Ne m'accusez pas de vanité, Madame. Vous le savez bien: je ne suis pas un «m'as-tu vu?» du pinceau. Je vous marque là simplement un trait de ce caractère. Cet abord suffisait pour révéler quelque chose de si simple, de si frais, de si peu touché par la vie! Que ce naïf et ce timide fût en même temps un de ces iconoclastes amèrement dénoncés par le possesseur du faux Léonard, un de ces intellectuels implacables qui professent l'irrespect comme une doctrine, qui ne reculent devant aucune autorité, aucune tradition, c'était invraisemblable,—et je crois discerner pourquoi—très naturel. Les iconoclastes de cette espèce, tous les iconoclastes, peut-être, sont des dévots. Pour eux, briser une idole, c'est servir leur foi. Celui-ci, je pus m'en convaincre par ce premier entretien, avait l'idolâtrie, le fanatisme de La Critique,—avec un L et un C plus que majuscules, gigantesques. Avant de rencontrer cet exemplaire, si intensément significatif, je n'aurais jamais pensé qu'une besogne aussi aride, aussi ingrate que celle d'un érudit d'art pût provoquer des exaltations de cette violence. Laissez-moi mettre un tout petit l et un tout petit c à ces deux mots, la critique,—et vous les traduire: critiquer une toile, au lieu d'en jouir, comme vous, comme moi, avec ses sens, son imagination, sa rêverie, tout son être intime enfin, c'est l'anatomiser, c'est la disséquer ligne par ligne, grain par grain. Puis commence, pour vérifier son origine et son histoire, un patient travail de bureaucrate, une vie de rat de bibliothèque, des semaines de fouilles dans des paperasses, des établissements de dossiers, des expertises d'écriture lettre par lettre, point à point, d'indéfinies comparaisons avec des photographies. Que sais-je? Le tout pour aboutir à une date incertaine et à un nom contestable! Voilà ce que c'est que la critique. Mais j'ai bien entendu feu le professeur Brouardel,—j'étais allé à la morgue, étudier une nuance de couleur sur un cadavre, je peignais alors mon Ophélie que vous connaissez,—oui, je l'ai entendu dire, en bourrant sa pipe, d'un pouce joyeux, et avec un accent de triomphe: «J'ai fait aujourd'hui ma quatre millième autopsie!» Et son visage si fin dans sa barbe rousse, déjà grisonnante, exprimait une jubilation égale à celle de don Juan dressant la liste de ses amoureuses. L'enthousiasme du jeune Courmansel était pareil pour me célébrer, dix minutes après notre réciproque présentation, les ivresses de La Critique, l'excellence de La Méthode,—encore et encore des capitales, hautes comme des maisons américaines!—tandis que nous déambulions de long en large à travers le hall de l'hôtel. Un Anglais, écroulé dans un fauteuil de paille, fumait une courte pipe en bois—tout comme le professeur Brouardel—et s'intoxiquait de soda et de whiskey en lisant le Times. Deux dames américaines, vêtues à la mode d'après-demain, jacassaient haut en nasillant. Un couple allemand se préparait à monter dans une automobile rouge arrêtée devant la porte, et le mari réglait une note au concierge galonné. Vous voyez le décor d'ici. L'iconoclaste, lui, professait. J'imaginais, en l'écoutant, qu'un frisson de terreur secouait tous les tableaux et toutes les fresques de tous les musées et de toutes les églises de Milan. A qui le tour de perdre son peintre, parmi ces Madones et ces Dames, ces Apôtres et ces Rois Mages?

—«Tout reste à faire, vous m'entendez, cher Maître, tout!... Je suis arrivé à la conviction qu'il n'y a pas dix tableaux sur cent qui soient de l'auteur auquel on les attribue, pas dix... Les plus douteux sont les signés... Je sais. Il y a Vasari. Mais Vasari, c'est un texte à revoir d'abord, et c'est plein de fables... Il y a les archives. C'est plein de documents faux... Voyez la note insérée par cet abbé Pierotto dans la marge du manuscrit Caleffino. Mais La Critique arrive, La Critique Reine du monde, comme on devrait l'appeler bien plus justement que la fortune, avec ses procédés infaillibles. Ce sont ceux de la Science. Que c'est passionnant, cette recherche acharnée de la vérité, et amusant!... Quand on a La Méthode, (décidément ce sont les mots entiers qu'il faudrait mettre en majuscules et colorier comme faisait Barbey d'Aurevilly pour des manuscrits) on est assuré de ne pas se tromper. Quelle joie alors que de provoquer les clameurs des ignorants!... Le jour où je me suis permis d'insérer dans un périodique de Paris un article affirmant que le portrait de la femme du palais Varegnana n'était pas, ne pouvait pas être de Léonard, vous ne vous imaginez pas le tolle. Je n'avais pas toutes mes preuves, mais l'analyse bien faite d'une œuvre ne trompe jamais, jamais!... Elles sont venues, ces preuves, et écrasantes: le dessin de Venise, le «faux» du Monsignore, les lettres d'Andréa Solario, et enfin, et surtout, ce portrait que le comte Pappalardo a légué à Mme la marquise Ariosti!... En ai-je eu du bonheur? Je n'avais pas le droit d'espérer, pour mes débuts, une découverte de cette force... Pensez qu'il y a cinq ans, je n'étais qu'un petit élève de l'école de Rome, ne sachant pas s'il ferait de l'archéologie ou de la numismatique... Car vous ne savez pas, cher Maître, cette entrée dans la critique d'art, ç'a été tout un roman...»

Il s'arrêta quelques secondes. Je venais d'écouter l'hymne de guerre du pédant, ivre d'orgueil au milieu des ruines, j'allais recevoir les confidences du bon jeune homme, si follement amoureux qu'il éprouvait le besoin de crier sa joie aux passants de la rue:

—«Oui, un roman», reprit-il, «mais puisque M. le comte Varegnana vous a parlé de moi, il a dû vous en toucher un mot. Il vous aura dit que j'allais me marier... Il a été si bon, si accueillant pour ma fiancée! Il a eu du mérite, car, enfin, je lui ai démoli son Léonard. Bah! Le jour viendra, et bientôt, où il sera tout aussi fier d'avoir un Cristoforo Saronno. Je n'aurais pas découvert ce peintre que j'affirmerais cela aussi énergiquement, parce que c'est certain. Cristoforo comptera, il compte déjà, parmi les plus grands... Mais je vous parlais de ma fiancée. Elle est aussi ma petite cousine. Elle s'appelle Mlle Christiane Boudron. Son père est ce M. Jules Boudron, dont vous connaissez certainement le nom. Rappelez-vous. Le couturier de la place Vendôme... D'ailleurs sa collection de primitifs est déjà classée. Vous ne l'avez jamais visitée? Non?... A Paris, si vous me le permettez, je vous y mènerai. Vous jugerez. Rien que des choses du quatorzième ou du quinzième, et que les critiques peuvent passer au crible, je vous en réponds. C'est drôle, n'est-ce pas? Un grand couturier parisien qui travaille dans les Siennois et les Florentins de la bonne époque! Mais quand M. Boudron vint à Paris tout jeune, il commença par fréquenter l'Académie Jullian. Il voulait être artiste. Il a eu son roman lui aussi. Il a rencontré la mère de Christiane. Elle était la beauté et la sagesse même. Elle travaillait comme ouvrière chez un couturier en vogue d'alors. M. Boudron l'a aimée. Il l'a épousée. Pour augmenter un peu les maigres ressources du ménage, il a eu l'idée de dessiner des croquis de toilettes qu'il a soumis au patron de sa femme. Il s'est trouvé qu'il avait le génie pour cela. Ses croquis ont si bien réussi que Mme Boudron et lui ont eu l'idée de s'établir à leur compte. Ils ont fondé une maison. Le succès est venu, et prodigieux... Hélas! M. Boudron paya son bonheur bien cher. Sa femme mourut subitement, à l'époque où ils allaient se reposer, leur fortune faite. Il a voyagé en Italie, pour se distraire. L'artiste qui sommeillait sous le tailleur pour dames s'est réveillé. Il a osé acheter, et ma foi, très bien... Je ne dis pas qu'on ne l'ait pas un peu aidé, mais il a su écouter les bons conseils. Cette docilité là est aussi rare que la compétence...»