—«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous causons un peu...—«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avez pas vu Daisy? qu'il a dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur, elle est volée, et bien volée!»
—«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur intimité.
—«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante francs et le tour sera joué.»
—«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea Pierre.
—«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent, mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant que cela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peu chocolat, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours autant de repris sur eux!»...
—«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»
—«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très contente.»
Chez le commissaire du quartier, aucune nouvelle. Il fallait s'y attendre. Aucune à la Fourrière, où Vivien se transporta aussitôt. Aucune à l'asile de Genneviliers. Il s'y rendit le même jour, quoique la présence de la chienne volée fût littéralement impossible là, quelques heures après sa disparition. Le lendemain, mêmes recherches, même résultat absolument négatif. Mme Fauvel s'était enfin adressée à une agence de recherches, et, sur tous les murs du quartier des Champs-Élysées, de petites affiches se multipliaient, promettant une forte récompense à qui rapporterait à l'hôtel de l'avenue Montaigne une chienne de l'espèce dite Blenheim, âgée, répondant au nom de Daisy. Brigitte commençait, en effet, si peu «mère aux chiens» qu'elle se déclarât, à partager un peu l'inquiétude de son familier. C'était un sujet de conversation toujours pris et repris entre eux maintenant: où pouvait être Daisy? Que faisait-elle? L'avait-on vendue à quelqu'un qui la traitait doucement? Était-elle au contraire tombée entre des mains brutales?
—«Il est pourtant bien invraisemblable qu'on l'ait volée pour rien? Elle n'est plus assez jeune pour qu'un marchand en offre un prix supérieur à la récompense annoncée,» disait Mme Fauvel.
—«On vous l'aura volée par vengeance,» disait Pierre. «Ce sera la femme de chambre que vous avez renvoyée l'année dernière.»