—«Mais elle est placée en Amérique!» reprenait Brigitte toujours plus raisonnable que son vieil ami.
—«Elle aura profité d'un voyage de ses maîtres à Paris,» insistait-il, et les suppositions succédaient aux suppositions jusqu'à un certain jour,—il y avait déjà quatre mois depuis la disparition de Daisy,—où Vivien allant à pied à son cercle rue Boissy-d'Anglas, fut arrêté par la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli. Un homme promenait, pour tenter les passants, deux de ces minuscules loups-loups de Poméranie, véritables diablotins dans un manchon de poils. C'étaient, ces deux petits chiens, le contraire même de Daisy: long museau aigu, oreilles dressées, pattes hautes et nerveuses, la queue relevée en panache sur le dos, et de petits yeux enfoncés, dardant un regard de feu follet, agile et rapide. Cette comparaison par antithèse fut la cause que l'attention du promeneur se fixa sur ces deux bijoux vivants. Un des loups-loups, se voyant regardé, et comme s'il eût voulu solliciter une délivrance, celle de la tyrannie évidemment exercée par l'affreux personnage qui les tenait en laisse, lui et son compagnon, se dressa sur ses pattes de derrière. Il appuyait ses petites pattes de devant le long de la jambe du promeneur compatissant—comme faisait jadis Daisy—et il cherchait fièvreusement, de ses naseaux frais, une main que Vivien abaissa vers la tête intelligente levée vers lui. Il se prit à penser soudain que la jolie bête pouvait bien avoir été, comme Daisy, la victime de quelque rôdeur. Peut-être avait-elle été arrachée à un intérieur de gâterie pour être maltraitée? Elle était toute maigre et chétive, même dans son ardeur de vitalité, et, lui-même étonné par le son de sa voix et ses propres paroles, Pierre s'entendit dire au marchand:
—«Combien demandez-vous de ce Poméranien?»
—«Deux cents francs,» répondit l'autre.
—«Les voici,» fit Vivien, et dix minutes plus tard, au lieu de s'asseoir au cercle à sa table de bridge, il descendait d'un fiacre à la porte de l'hôtel de l'avenue Montaigne. Brigitte n'était pas là. Le temps d'écrire sur sa carte: «Ce n'est pas Daisy, mais faites bon accueil tout de même à ce pauvre Fu-Fu.» C'est ainsi qu'il avait baptisé soudain le petit chien, lequel n'avait cessé, dans ce court trajet, de trembler de tout son fragile corps, entre les mains de son nouveau maître. Et cependant, comme s'il eût déjà compris que cet inconnu lui était un ami, il commença d'aboyer furieusement quand Pierre eut refermé la porte, en recommandant de bien soigner le petit animal jusqu'à ce que Mme Fauvel rentrât.
—«Soyez tranquille, monsieur Vivien», avait répondu le concierge. «Si ce Fu-Fu n'est pas Daisy, moi je ne suis pas Joseph.»
III
Avez-vous lié dans votre vie commerce d'amitié avec un chien, un de ces humbles compagnons dont un poète a pu écrire:
Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature
Alors vous comprendrez le demi-remords dont Vivien fut saisi en recevant le soir même, un billet de Mme Fauvel. La jeune femme le remerciait de lui avoir, disait-elle, «remplacé» Daisy. Il se sentit vaguement coupable envers la disparue pour avoir introduit dans la maison dont elle avait été l'heureuse et unique habitante, cet hôte inattendu. Ce nouveau venu allait coucher sur le coussin de l'autre, boire du lait dans le bassinet d'argent réservé à l'autre,—un de ses présents,—sauter sur les genoux de Brigitte, comme l'autre. Et le sens de la superstition, ce legs de tous nos atavismes, est si prompt à se réveiller en nous: Pierre éprouva cette obscure et pénible appréhension que les gens du peuple résument si bien, dans cette formule vulgaire: «Cela me portera malheur.»