—«Voilà qui est vraiment par trop enfantin,» fit-il, en haussant les épaules. Et un autre adage populaire lui revint, qu'il se répéta, pour exorciser le fantôme de la pauvre Daisy, soudain apparue devant sa pensée: «Les bêtes ne sont pas des gens...»

Quand nous sommes dans cette disposition singulière, qui nous découvre, derrière le hasard des événements, l'action possible des causes occultes, la moindre coïncidence l'avive et l'approfondit. Vingt-quatre heures après avoir acheté, sous les arcades de la rue de Rivoli, le petit loup-loup Poméranien, et comme Pierre remontait les Champs-Élysées, il se heurta au coin de la rue de la Boëtie, contre l'un de ses anciens collègues de la Carrière, perdu de vue depuis des années. Vous entendez d'ici les: «Comment? Vous à Paris?...—Oui, ministre plénipotentiaire, mon cher ami, me voici ministre!...—Comme ça nous pousse!...—Vous rappelez-vous quand...» Et de «vous rappelez-vous» en «vous rappelez-vous,» les deux diplomates de marcher ensemble quelques pas, puis quelques pas encore, jusqu'à un moment où le ministre dit à Pierre:

—«Prenons-nous une tasse de thé? J'ai déjeuné très tôt, et il est cinq heures.»

Un des innombrables tea-rooms que l'invasion Anglaise de ces dernières années multiplie dans Paris, montrait sa porte peinte en vert pâle, et décorée avec la complication, déjà démodée, du «modern-style». Quel fut le saisissement de Pierre Vivien lorsqu'il aperçut, assise à l'une des tables, et goûtant gaiement, Mme Fauvel, en compagnie d'un homme de leur monde, M. Victor Arnoult, dont elle n'avait pas prononcé le nom deux fois devant lui! Il ne la savait pas liée avec ce personnage, et ils étaient assez intimes pour s'installer ainsi, l'un et l'autre, en tête-à-tête. Mme Fauvel n'avait pas vu entrer Pierre. Et celui-ci, de la table d'angle où le ministre et lui s'étaient mis, pouvait l'étudier, sans qu'elle le remarquât. Il voyait ses gestes, la façon dont elle remuait la tête. Une glace voisine, lui montrait le reflet de ce visage dont il connaissait si bien l'expression amusée ou ennuyée, distraite ou intéressée. Arnoult racontait à la jeune femme une histoire, qui la divertissait, sans doute, infiniment, car elle riait, en portant sa tasse de thé à ses lèvres, de son rire d'enfant, le même qu'elle avait eu avec lui, deux heures auparavant. Il lui avait fait sa visite, comme d'habitude, à trois heures. Et elle ne lui avait pas parlé de ce goûter! Cette rencontre lui fut si complètement insupportable, qu'à peine la première gorgée de thé avalée, il tira sa montre, et, laissant là son camarade, un peu étonné d'un si brusque départ:

—«Ah! mon ami, quel étourdi je fais!... J'ai oublié que j'avais un rendez-vous. Pourvu que je n'arrive pas trop tard!... Vous m'excusez?»

—«Où avais-je la tête?» se dit-il, quand il fut dehors, et seul, de nouveau. «Cet Arnoult ne lui fait pas la cour; je le saurais.... Il la lui ferait d'ailleurs? Je n'ai aucun droit sur elle. Mais il ne la lui fait pas. Elle l'a rencontré par hasard, comme moi le ministre. Elle sera entrée dans ce tea-room. Il n'y avait pas de table libre. Il lui aura offert de s'asseoir à la sienne. Demain elle m'en parlera. Et d'ailleurs, cela ne me regardera pas. Je ne vais pas me mettre à l'ennuyer de mes jalousies. Ce serait trop grotesque....»

Ce raisonnement était la sagesse même. Il n'empêcha pas que, le lendemain, le cœur de l'ami désintéressé ne battît un peu trop vite quand il pénétra dans le salon où Brigitte se tenait après le déjeuner, comme à l'ordinaire. Un arome de tabac attestait que le mari avait allumé un cigare, en prenant son café, dans cette pièce, avant de s'en aller à la Bourse, ou ailleurs, abandonnant sa femme, qui lui était parfaitement indifférente, aux intimités, innocentes ou coupables, qu'elle pouvait avoir. Jusqu'alors, Pierre Vivien avait trouvé si commode cet effacement absolu de Fauvel. Il en éprouva soudain une impression désagréable. C'était la preuve que Brigitte était très libre, trop libre. Une première fois déjà elle avait abusé de cette liberté. Allait-elle en abuser une seconde fois? Arnoult ne lui ferait-il pas la cour? Et, tandis que Fu-Fu, ne reconnaissant plus son acheteur de l'avant-veille, jappait contre lui avec la colère d'un chien dépaysé, cette question se posait dans l'esprit de Vivien. Il riait cependant. Il racontait sa journée d'hier, moins l'épisode de son entrée dans le tea-room, afin de provoquer des confidences pareilles. Et son amie commençait de lui raconter aussi son après-midi et sa soirée, en se taisant également du goûter pris en compagnie de Victor Arnoult. Pourquoi?

—«Oui, pourquoi?...» se demandait Pierre, en descendant l'escalier. Ce point d'interrogation une fois surgi dans sa pensée n'en devait plus disparaître. Comment en secouer l'obsession grandissante? Il avait beau se dire qu'il n'était pas jaloux, il l'était, et tout de suite il commença de s'adonner à cette inquisition involontaire, la plus douloureuse de toutes et la plus lucide, qui ne peut se retenir d'interpréter les moindres signes. On croirait qu'une puissance maligne se complaît à les multiplier, ces signes! Une semaine s'était à peine écoulée, et Pierre était arrivé à savoir que Mme Fauvel voyait Arnoult presque tous les jours, à son insu, qu'elle visitait avec lui des musées et des expositions, qu'elle le retrouvait dans des maisons, où lui, Vivien, n'allait pas, enfin qu'elle avait, dans sa vie, une amitié d'homme, à côté de la sienne. Il apprit aussi que cette amitié était toute récente. C'était l'explication du silence gardé vis-à-vis de lui. Il eût dû, s'il avait été logique avec son parti pris d'une affection désintéressée, y voir une preuve de l'extrême délicatesse de Brigitte. Elle avait trouvé le moyen d'être toujours pareille à son égard. Elle l'avait vu aux mêmes heures qu'autrefois, aussi longtemps. Elle s'était tue de cette amitié nouvelle, parce qu'elle avait bien prévu qu'il en prendrait de l'ombrage. Et elle avait tout naturellement adopté le procédé habituel aux femmes quand elles veulent concilier des choses inconciliables, celui des tiroirs. Elles mettent bien, quand elles rangent un meuble à secret, certains bijoux dans un tiroir, et d'autres, dans un autre. De quoi pouvait se plaindre Pierre? L'avait-on changé de tiroir? Et cela n'empêchait pas qu'un mois après la découverte du tiroir Arnoult, il était le plus malheureux des hommes, sans avoir d'ailleurs osé rien en faire paraître à Brigitte Fauvel. Il avait trop peur de découvrir que le tiroir Arnoult n'était autre que l'ancien tiroir Dehandy, et que la jeune femme avait pris un nouvel amant. Encore une fois, il ne se fût pas reconnu le droit de s'en offenser. Le seul indice de son intime mécontentement était une aversion, presque une horreur, pour qui? pour la petite bête qu'il avait lui-même offerte à sa subtile amie, pour le loup-loup de Poméranie, dont l'entrée avenue Montaigne avait coïncidé exactement avec la révélation dont il souffrait. Cette antipathie se manifestait si comiquement que Mme Fauvel ne pouvait s'empêcher de s'en amuser.

—«C'est pourtant vous qui me l'avez donné», disait-elle, «et vous avez l'air d'en être jaloux!...»

Hélas! ce n'était pas du preste et charmant animal, si léger dans ses élans, si vif, si spirituel, que le titulaire du tiroir Amitié A était jaloux. C'était du tiroir Amitié B. Mais était-ce bien Amitié qu'il fallait lire sur l'étiquette? En constatant que Mme Fauvel ne voulait pas comprendre sa mélancolie évidente, Pierre se le demandait souvent, trop souvent, et chaque fois avec une peine plus profonde.