—«Hé bien! oui, c'est moi... Mais toi, qu'est-ce que tu fiches à Paris?»
—«Je suis toujours chez Vanaboste, où je prépare mon bachot.»
—«Ton bachot?...» fit Courlet en s'esclaffant. «En temps de révolution!... Regarde-moi. A vingt ans, je suis déjà colonel... Est-ce farce? Mais dis: Est-ce farce?»
«Le jeune homme avec qui j'échangeais ces propos portait, en effet, un uniforme orné de cinq galons d'or au col et aux manches. Son képi les avait aussi. Des aiguillettes d'or brillaient sur sa poitrine, le tout flambant neuf et d'une largeur fort au-dessus de l'ordinaire. Se trouvant encore trop peu chamarré, il s'était fait coudre sur les bras, depuis les poignets jusqu'à l'emmanchure, de petits boutons de métal doré. Il avait des bandes d'or à sa culotte et des éperons dorés sur des bottes reluisantes comme un métal. Avec cela une large face rosée, qu'encadrait un floconnement blond d'une barbe déjà fournie, de petits yeux bleus malicieux, et un air de grand gosse. Le soleil entrant par la fenêtre le faisait étinceler comme la devanture d'une boutique d'orfèvrerie.
—«Oui,» répétait-il. «Est-ce farce?... Quand je pense que j'étais encore à potasser à côté de toi chez le Vanaboste, il y a un an et demi!... En ai-je eu une fière idée de me sauver par-dessus les murs pour aller rejoindre Margot? Tu te rappelles, quand elle me rendait jaloux et que je ne pouvais plus travailler? Tu me faisais mes thèmes et mes versions pour m'empêcher d'être collé le dimanche. Toi, mon petit, tu es un bon zigue. Il faudra que je te paie ça.—Veux-tu entrer dans la diplomatie? Tu es fin, distingué. Demain on te nomme secrétaire d'ambassade.»
—«Laisse-moi le temps de consulter ma famille,» répondis-je en riant à mon tour.
—«Tu te défies et tu te défiles,» dit Courlet non moins jovial. «Tu n'as peut-être pas tort. Mais que ça dure ou non, je m'en serai offert une, de bombe!... J'en ai eu une chance que le père Theuriot m'ait pincé comme je rentrais le matin et sautais du mur dans le préau. Il est toujours là, ce coquin de La Pipe?»
«En dépit de sa belle humeur, une mauvaise flamme de rancune avait passé dans ses prunelles claires. Entre Theuriot et le vieux pion, ç'avait été une longue lutte à coups de pensums et de retenues d'un côté, d'insolences de l'autre, jusqu'à l'expulsion, laquelle avait eu pour conséquence de jeter Courlet en plein quartier Latin de la fin de l'Empire. Il n'avait plus ni père ni mère. Son tuteur, découragé, l'avait laissé libre de préparer ses examens à sa guise. C'était le sixième établissement qui se séparait de son difficile pupille. Le jeune homme, abandonné à lui-même, avait fait de la politique et de la plus active. Le quatre septembre l'avait trouvé en prison, et le trente et un octobre l'y avait remis. Le dix-huit mars l'en avait tiré de nouveau. J'avais devant moi le résultat de ces diverses escapades.
—«C'est égal,» conclut-il, après m'avoir mis au courant en quelques mots, «je garde une dent au Theuriot... Il faudra que je descende rue de la Vieille-Estrapade, un de ces jours, et que je lui donne un trac, mais là, un de ces tracs!... Sois tranquille. Il en sera quitte pour la peur... Quand je dis que je lui garde une dent, histoire de parler... J'en tiens toujours pour le mandarin... Tu te rappelles?...»
«C'était une allusion à un sobriquet qu'il se donnait volontiers à lui-même, quand il était mon voisin d'étude, par un déplorable jeu de mots. De l'expression Je m'en f..., qui lui était familière, il avait fait, à cause de la désinence ou, le nom d'un Chinois: Je-Man-F..., et de ce Chinois un mandarin. Il ne se vantait pas. Il fallait qu'il en eût une santé,—comme il disait encore—pour garder cette gouaillerie et cette goguenardise dans la plus criminelle et la plus périlleuse des situations. Vous étonnerai-je si je vous avoue que sa verve me médusa, au lieu de m'indigner? Je lui enviais un peu et cette hardie philosophie et ses galons tandis que je rentrais, une heure plus tard, dans ma boîte à bachot, ayant pris congé de lui et de Paumelle. Il m'avait à ce point suggestionné que ma première action fut de raconter cette rencontre au père Theuriot. Je devançais ainsi la farce annoncée par mon camarade. Je savais si bien que l'innocent «La Pipe» ferait une maladie de terreur à la seule idée que la vengeance de son ancien justiciable était suspendue sur lui!...