—«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui dire...»
—«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix, c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade, c'est le fils du gros marchand de bougies,—les bougies Tournade, tu ne brûles que cela.—Des millions, naturellement... Et je le soupçonne d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!» continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons, du courage!...»
Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds, brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier, nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,—abominable mais irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,—clignotaient dans un teint pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon, avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste génial de Doux Pays—ce Goya du macabre et gouailleur sabbat Parisien—a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant déguisée—avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie violente,—après cela comment douter des pressentiments?—surtout pour l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment, jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:
—«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»
Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que l'actrice interrompait brutalement:
—«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha à cause de ses amours avec les gens chic?... Elle l'avait lâché pour un calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un lord...—On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de Figon... Est-ce coquet?...»
—«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans quelque écho de journal...»
—«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content, vous savez, je suis chez moi ici.»
Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:
—«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»