La Duchesse Bleue
(RÉCIT D'UN PEINTRE)

JAI assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part, et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cœur pour que je n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre sensation de l'ironie des choses,—cruelle ou bienfaisante, qui le dira? C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple cette Psyché pardonnée, que j'ai là, sur un chevalet, depuis des années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des Humbles Amis. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples, et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière tristesse encore que celle-là: sentir que l'on représente le double d'un autre, et inférieur,—une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche déjà tirée,—un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur du papier,—et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de croquis? Amateur, dilettante, critique,—me suis-je assez répété, ces mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: un raté? Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui. J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut, partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament, pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet, la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau, un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un credo d'art,—et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la vie du cœur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi, pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais, autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M. Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante qu'il restera, comme un critique,—comme un «raté»?... C'est la raison pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables supériorités de la littérature sur la peinture.

I

J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes journaux intimes—et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je tenu!—abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces deux stances:

En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,

Les derniers que la main du poète ait écrits: