—«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela compense.»

—«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal arrangée...»

Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.—Pour les gens de cette espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,—pendant des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme Éthorel entrait, et son mari, puis—«naturellement», comme dit Miraut entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais dessous de cette société,—Crucé le collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances préalables et à des rappels d'emplois de journée,—le plus souvent mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de ces phrases:

—«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»

—«Et le temps?» répondait le financier.

—«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»

—«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»

—«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du beurre.»

—«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»

—«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»