VII
Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne faisons pas les œuvres dignes de ce nom, elles se font en nous, sans effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait de répéter la pièce qui devait succéder à la Duchesse Bleue, et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.
—«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais quel caractère!... quel caractère!...»
—«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,» m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et qu'on n'en parle plus...»
Et en dernier lieu, violemment:
—«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus, quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin... Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je l'aurais déjà balancée!...»
Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mme de Bonnivet est ma maîtresse...» En toute circonstance, de pareilles confidences sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte. C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant, le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme, comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,—pourquoi pas?—et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mme de Bonnivet,—ce demi-castor du monde, pour prendre son mot,—était capable. Mais entre la coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mme de Bonnivet est ma maîtresse...» il me faudrait revoir Camille avec cette phrase dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue engagée entre Jacques et Mme de Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame. Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à même imaginer et foudroyante...
C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas avoir. Qu'est-ce qu'un poète et qu'est-ce qu'un romancier même les plus plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. Il semble que nous touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de notre pauvre cœur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le principe!... Mon domestique, à qui j'avais donné l'ordre de défendre strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air embarrassé, que Mlle Favier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.
—«Elle est seule?» interrogeai-je.
—«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,—il a vu mourir mon père et je le tutoie.—«Il faut que je dise à monsieur Vincent qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge, et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle est!...»