—«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me glaça le cœur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé, vous vous en souvenez?... Mais il y avait là, de sa part à elle, une si insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa maîtresse, je n'y aurais pas cru...»

Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois, tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance.

—«Et maintenant?» lui dis-je.

—«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une femme du monde qui a des amants. On compte les autres. Mais lui! lui! m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah! je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...» répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et tout près de la rue Nouvelle...»

Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées. Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie tendue et elle continua:

—«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus basse encore, «c'est là que nous avons notre appartement de rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là, je croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres: celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre fille qui n'a que son cœur, qui vous le donne tout entier, qui vous donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...»

—«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je.

—«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles... Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,—comme sa femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage quelconque...»

—«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...»

—«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se taire une seconde pour reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il ne s'était agi que de moi? Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et puis, les coups d'œil de ce concierge, son indéfinissable expression de politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, tout aurait démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper... Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge, pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge, le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le mari et la femme étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais, absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient plus là, ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une vaisselle très sommaire, la vaisselle de nos dînettes à deux. Je m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cœur. Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...»