—«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite, inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...»
—«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan, et adieu, monsieur...»
Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche.
—«A cause de sa mère, vous savez...»
—«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce, et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il avait subie. Il eût embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé, crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous savez qu'elle est charmante, votre Mlle Favier, tout à fait charmante et d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui, n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça trompe si vite!...»
IX
Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique, soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre et se faire conduire rue de la Barouillère. Là, un véritable accès de fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi ne fut-ce point par elle que je connus cet épisode, où elle avait joué un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.—Noble rôle et qui convenait au noble cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne! D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants? Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes presque invraisemblables,—du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il jouait, lui, le rôle toujours flatteur—étant donné la morale courante,—d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez la rivale qu'elle avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens, cette présence de Camille à la soirée de Mme de Bonnivet comme le complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier. Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence:
—«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de remèdes...»
Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:
—«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette femme?...»