Tout d'un coup, je me rappelai Adrienne Lecouvreur, et cette scène où la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille, comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude, avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention, et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable:

«Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés,
L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés...»

Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène, avec le geste dénonciateur qui est dans Adrienne. Son bras se dirigeait vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots irréparables:

«... Je sais mes perfidies,

Œnone, et ne suis pas de ces femmes hardies

Qui goûtant dans le crime une honteuse paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais...»

X

J'ai bien souvent vu représenter Adrienne Lecouvreur depuis cette soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé naturel le mouvement indiqué par le livret,—je viens d'avoir la curiosité de le consulter—:«Adrienne a continué de s'avancer vers la princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces mouvements, se lèvent comme effrayés...» C'était, sans aucun doute, ce même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement, résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à ces minutes où mon cœur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le salon connaissaient sans doute Adrienne Lecouvreur, sinon comme moi, au moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve:

«Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre!
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?...
»