—«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»
—«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la vraie.»
—«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu donnes dans le godant radical, révolutionnaire et café de province, tu quoque, mî filî? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas marcher. Hé bien! mon plaisir à moi c'est de les faire marcher, quand elles en valent la peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans aucun de, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason pendant ce temps-là, comme les cadets du peerage Anglais qui font du commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils l'ont tous été, je crois bien,—jusqu'ici...»
—«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et raconte-moi cette autre aventure...»
J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait un nouveau mystère, et,—toujours la même incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,—ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:
—«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de temps la reine Anne—comme l'appellent ses intimes en jouant sur son prénom—refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La Duchesse Bleue est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de ses rabatteurs,—elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus ou moins domptés,—Senneterre, tu le connais bien? le grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,—un des coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce tuyau en passant, pour une aquarelle mondaine,—Mme Pierre de Bonnivet...»
—«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette, coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»
—«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là, caché, pour nous entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'œuvre, que ce démon de Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs, elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de sa propre femelle...»
—«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.
—«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,—je ne sais pas mentir, moi,—en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est aux rapides, en galanterie comme dans le reste...»