— «Et elle toussait beaucoup la nuit?»

— «Beaucoup.»

— «Et elle est restée combien de temps à Palerme avant d'être guérie?...»

— «Mais il n'y a pas deux mois que nous avons quitté Paris...»

Une seconde fois Adèle se tut. À quel travail se livrait son imagination, tandis que les chanteurs continuaient de faire courir, sur cette banale assemblée de touristes, de désœuvrés et de malades, l'ardent frisson de vitalité populaire que dégagent, malgré tout, les moindres romances écloses dans le sable fumeux du Vésuve? La petite fille paraissait s'être en allée loin de cette salle, de ce spectacle, de ce public et de ces chanteurs. Mais comme c'est l'habitude lorsque nous entendons de la musique sans l'écouter, les mélodies se mélangeaient à sa rêverie, pour en redoubler l'inconsciente exaltation, comme elles redoublaient la pitié d'Henriette, tout émue d'avoir touché à une place trop tendre de cette sensibilité précocement vulnérable. Ces mélodies achevaient aussi de troubler profondément Francis. N'ayant pas perdu une syllabe de ce court entretien, il demeurait effrayé de constater chez cette enfant cette précocité de cœur. Il l'avait sentie sentir, et, dominé comme il était par les idées d'hérédité, comment n'aurait-il pas reconnu en elle le don fatal qu'il lui avait transmis avec les traits de sa famille, celui d'une morbide délicatesse de sentiment? Sa sœur et lui en avaient tant souffert, quand ils avaient l'âge d'Adèle, mais pas plus l'âme de leur âge qu'elle n'avait, elle, l'âme du sien. Et vers qui allait-elle, cette tendresse prématurément maladive? Vers une mère qui, pour être aimée de la sorte, avait dû vraiment le mériter. Francis le savait par sa propre expérience, les enfants les plus sensibles ne sont pas ceux qui s'attachent le plus. Ils sont si aisément froissés et blessés. Une parole vive, une injustice, une impatience suffisent à les faire se replier sur eux-mêmes, et, quand vous voulez vous rapprocher d'eux, votre présence leur renouvelant cette cruelle émotion, il vous devient presque impossible de les reconquérir. L'idolâtrie d'Adèle pour Mme Raffraye était un témoignage de plus, et celui-là irréfutable, du dévouement que cette femme avait montré à sa fille. Francis n'aurait-il pas dû être heureux qu'il en fût ainsi? N'était-ce pas un soulagement pour sa conscience de constater que l'existence de la pauvre petite avait ranimé dans Pauline le sens aboli des devoirs et des responsabilités? S'il eût reconnu à l'attitude d'Adèle ce secret malaise des enfants très aimants et peu aimés, cette meurtrissure intime des mauvais traitements, qui déforme l'âme pour toujours, n'aurait-il pas maudit son ancienne maîtresse plus encore pour cette injustice dénaturée que pour les perfidies de jadis? Pourquoi donc, durant tout ce dialogue et pendant le silence qui suivit, restait-il si péniblement affecté, quand il venait d'avoir la seule évidence qui puisse consoler et rassurer un père, séparé à jamais d'avec sa fille? Et il écoutait cette torturante conversation recommencer:

— «Nous,» disait Adèle, «nous sommes ici depuis presque quatre semaines. En février cela fera deux mois.» Cette phrase était pour elle la visible traduction de cette autre: «En février maman sera guérie...,» car un éclair de joie s'était rallumé dans ses prunelles brunes, tandis qu'Henriette lui demandait:

— «C'est la première fois que vous voyagez?»

— «Non,» dit la petite, «je suis allée souvent à Besançon voir ma tante...»

— «Et à Paris?...»

— «Jamais. Nous avons dû y aller quand maman était si malade, pour consulter un autre médecin. Et puis elle n'a pas voulu... Annette m'a dit qu'elle déteste cette ville depuis que mon pauvre papa y est mort... Est-ce que le vôtre est à Palerme?...» ajoutait-elle.