— «J'ai perdu mon père, moi aussi,» répondit Henriette, «il y a bien longtemps...»

— «Mais vous l'avez vu,» interrogea l'enfant, «vous vous le rappelez?»

— «Oui,» dit Henriette, «j'avais neuf ans...»

— «Juste comme moi maintenant,» reprit la petite. Elle regarda de nouveau Mlle Scilly, avec le geste de quelqu'un qui va parler d'un sujet très intime et qui hésite.

— «Mademoiselle...,» et comme Henriette la regardait de ses beaux yeux si tendres, «je voudrais vous demander une chose...»

— «Laquelle?» dit la jeune fille.

— «Lorsqu'on se retrouve au ciel, après la mort, et qu'on ne s'est jamais vus vivants, comment se reconnaît-on?»

— «C'est le secret du bon Dieu,» répondit Henriette. Elle était trop ingénument pieuse elle-même pour sourire à la question de la petite fille, qu'elle répéta presque aussitôt à son fiancé, et elle ajouta: «Quelle étrange et touchante enfant!...» Elle ne se doutait pas que cette phrase d'Adèle ainsi transmise par elle à Francis prenait une signification bien plus étrange encore. Mais, comme elle se retournait pour continuer cette causerie qui l'intéressait déjà si particulièrement, elle put voir que, si sa petite amie de cette demi-heure était en effet très touchante, elle était aussi très enfant. Une expression nouvelle avait remplacé sur ce mobile visage les trop fortes anxiétés de tout à l'heure. Il avait suffi qu'un personnage inattendu entrât dans la salle, qui était simplement le concierge polyglotte, mais rendu presque méconnaissable par une perruque blanche et la poudre semée à profusion sur sa longue barbe. Grimé en Bonhomme Noël ou plutôt en représentant de la générosité de Don Ciccio, il portait dans sa hotte une collection de menus objets destinés à être offerts aux nombreux enfants épars de-ci de-là dans l'assemblée. Encore dans l'attente de cette simple surprise, l'excessive sensibilité d'Adèle devint trop visible. Ses yeux brillaient d'un éclat trop vif. Ses fines mains s'ouvraient d'un mouvement trop nerveux. Son sang courait trop vite sur ses joues maintenant pourpres d'espérance, et, quand elle reçut son cadeau des mains de l'hôtelier qui présidait lui-même à la distribution de ces Christmas presents, ses mains tremblaient d'un trop passionné plaisir. Pauvre cadeau et qui n'était qu'une toute petite poupée habillée en paysanne sicilienne! Mais l'enfant, après l'avoir regardée avec adoration, dit à sa bonne, pensant à sa grande poupée, à la préférée:

— «Tu comprends, ce sera la Françoise de l'autre.»

Elle se levait en prononçant ces mots, dont la puérilité contrastait comiquement avec ses phrases précoces de tout à l'heure. La vieille bonne avait consulté sa montre et avait fait signe qu'il était temps de remonter. Un peu intimidée, Adèle se tourna vers Henriette pour lui dire bonsoir, et la jeune fille ayant répondu à ce geste par une caresse sur la joue et les cheveux de l'enfant, cette dernière lui fit un sourire où se devinait toute l'amitié dont ces petits êtres sont capables, et qui leur envahit le cœur si promptement. Devant Francis et devant Mme Scilly, elle passa avec la même grâce effarouchée qui lui était naturelle, puis elle disparut entre les fauteuils, tandis que, la hotte du concierge distributeur une fois épuisée, les musiciens reprenaient leurs mélodies interrompues et que Mlle Scilly résumait d'une manière saisissante son impression de la soirée, en disant à sa mère et à son fiancé: