— «Tranquillisez-vous, il ne m'a pas trouvé de maladie grave... Mais je crois bien que c'est pire... Il paraît que je suis seulement sous une mauvaise influence, comme ils disent ici, et que, dans ces climats, il ne faut pas trop jouer avec cela de peur de prendre les fièvres. Enfin, le docteur est d'avis que je devrais abréger plutôt mon séjour ici...»
— «Vous allez partir!...» s'écria Henriette.
— «Je crois qu'il le faut...,» répondit-il.
— «Et quand?» demanda-t-elle.
— «Naturellement pas avant le 1er janvier, je n'ai pas voulu entendre parler de commencer cette année sans vous; mais le médecin pense que le 2, le 3 au plus tard, ce serait sage de me décider, plus que sage, indispensable...»
La jeune fille le regardait tandis qu'il parlait. Il ne put soutenir la plainte muette de ces deux beaux yeux où il n'avait jamais lu tant d'angoisse. Ce fut une impression physique, pareille à celle qu'il eût éprouvée s'il avait tordu le bras de la délicate créature, et si l'os avait crié en se brisant. Cette volonté de départ, qui, tout à l'heure et dans le tourbillonnement de sa pensée solitaire, lui était apparue comme le devoir même, lui sembla cette fois si dure, si cruelle, qu'il se fit horreur. Mais le coup était porté, il ne pouvait plus reculer. Il ne lui restait qu'à rassurer de son mieux les inquiétudes d'Henriette. Que serait-il devenu s'il avait deviné que ces inquiétudes n'étaient pas causées par une crainte au sujet de sa santé? Pour la première fois depuis qu'il avait passé à cette main confiante la bague de fiancée, elle venait de douter de lui. Elle ne le croyait pas, et il était cependant bien sincère en insistant:
— «C'est si triste pour moi de perdre ces quelques beaux jours. Ce n'est qu'une séparation de deux mois. Comme elle est dure!...»
Non, Henriette ne le croyait pas. Il eut beau prodiguer durant toute la soirée des phrases pareilles et lui témoigner une tendresse qui, elle du moins, n'était pas feinte, il n'arriva pas à dissiper le reflet de mélancolie dont ce transparent visage s'était comme teinté à la nouvelle de ce départ inattendu. Il n'arriva pas davantage à éteindre la première petite flamme de lucidité qui s'était allumée dans ce cœur et qui allait s'y développer en un incendie soudain de passion et de jalousie. Et, durant toute cette soirée, il continua de ne pas s'apercevoir qu'il avait devant lui le premier soupçon et le premier silence de la jeune fille. L'instinct de l'amour est si fort, ses intuitions irraisonnées sont si puissantes, qu'Henriette avait lu le mensonge dans la physionomie et sur les lèvres de Francis aussi certainement que si elle avait assisté à sa délibération intime de toute l'après-midi. Elle savait qu'il ne lui disait pas la vérité. Elle savait qu'il s'en allait de Palerme pour un motif tout autre que cette prétendue maladie. Mais lequel? Quand elle fut rentrée dans sa chambre, livrée à elle-même, avec toute sa nuit pour tourner et retourner ce problème qui venait de s'imposer à son cœur d'une manière si foudroyante, comme elle pleura! Comme elle lutta contre ce qui était déjà pour elle une irréfutable évidence! Comme elle voulut se persuader qu'elle calomniait son aimé en le supposant capable d'une telle duplicité! Ah! Ces révoltes contre le soupçon, qui a pu aimer et ne pas les connaître? Elles n'empêchent pas que l'on ne continue à soupçonner une fois que l'on a été conduit de déceptions en déceptions sur la route de la défiance, à ce carrefour fatal où l'on sait que l'on est trompé. Et quand nous savons cela, par cette divination qui ressemble au flair d'un animal, tant elle est inconsciente et irrésistible, il nous faut à tout prix savoir aussi comment nous sommes trompés, dussions-nous en mourir. Certes, l'innocente et candide jeune fille était entièrement dépourvue des armes qu'une telle défiance trouve d'ordinaire à son service. L'art des questions adroites et des savantes enquêtes n'était pas le sien, et elle était encore moins capable de ces procédés brutaux qui déshonorent la passion en assouvissant du moins cette frénésie de vérité; épier des démarches, violer le secret d'une correspondance, faire parler des inférieurs. Elle n'avait pour servir sa jalousie que cette sensibilité déjà si vive, avivée encore par de longues journées de malaise, cet art douloureux de percevoir par le cœur des nuances que son esprit n'eût pas discernées, qu'il était impuissant à interpréter et à même admettre. La nuit qui suivit l'annonce du tout prochain départ de son fiancé se passa donc pour elle à se démontrer que, dans l'espace de cette après-midi, aucun événement nouveau n'avait pu décider Francis à ce départ, à moins qu'il n'eût été rappelé par une dépêche dont il n'avait point parlé. Les lettres, en effet, étaient arrivées le matin. On les avait apportées comme d'habitude pêle-mêle au salon. Comme d'habitude, le jeune homme avait ouvert les siennes aussitôt, et visiblement sans y prendre le moindre intérêt. Visiblement aussi, ce matin-là, il était, sinon gai, du moins très calme. Il avait changé dans l'éclair d'un instant que le souvenir d'Henriette précisait à cinq minutes près, comme si, dans l'intervalle qui avait séparé leur déjeuner et sa rentrée au commun salon, le coup d'une nouvelle inattendue l'avait bouleversé. Cette hypothèse d'un télégramme était si logique, elle cadrait si complètement avec les autres données, que la jeune fille s'y était arrêtée malgré elle. Francis était ressorti pour répondre. Il avait voulu porter lui-même cette réponse au bureau de la via Macqueda. C'était justement dans cette rue que demeurait le professeur Teresi, ce même docteur qui quelques jours auparavant la rassurait sur la santé de son fiancé, avec une bonne humeur si confiante. Et en deux fois quarante-huit heures, sans qu'aucun symptôme nouveau se fût produit, il déclarait que le jeune homme devait quitter Palerme immédiatement! Était-ce possible cependant qu'une semblable entente eût eu lieu entre deux personnes qu'elle était habituée à tant estimer? Henriette eut beau se répondre: «Non,» avec l'énergie d'une créature jeune et sincère, pour qui le doute sur une âme humaine quelconque est une douleur et un désespoir le doute sur une âme aimée, elle ne triompha point de cette souveraine évidence du cœur qui lui avait fait se dire à l'entrée de Francis dans le salon: «Il va mentir,» et à sa première phrase: «Il ment.» Lorsqu'elle le retrouva le lendemain, après cette nuit de torturante insomnie, le premier regard qu'ils échangèrent lui renouvela cette évidence de la trahison de son fiancé avec une intensité plus cruelle encore. Il lui mentait. Comment? En quoi? Pourquoi? Cette seconde intuition lui devint si affreuse qu'elle eût certainement dit son agonie à Francis s'il ne se fût pas appliqué toute la journée à éviter le tête-à-tête avec elle. La malheureuse enfant se borna donc, durant les longues heures de ce jour, à étudier le visage de celui qu'elle aimait tant, avec cette attention passionnée d'une femme qui se sent trompée. Elle avait cette surexcitation de tout l'être qui erre, pour ainsi dire, sur le bord de la vérité, qui la devine, qui la respire, qui n'aura de repos qu'après l'avoir vue, après l'avoir palpée. Il semble que dans des moments pareils la délicatesse des sens soit portée à un degré presque surnaturel, tant ils sont aigus. Une jeune fille alors, et la plus ignorante, a le coup d'œil d'un observateur professionnel, d'un physiologiste ou d'un confesseur, pour saisir le moindre passage d'idée ou d'émotion sur le masque de la personne qu'elle observe ainsi. Mais jusqu'à l'instant où ils s'assirent tous les trois, sa mère, Francis et elle, à la table du dîner, Henriette n'avait rien surpris dans l'attitude et sur la physionomie de son fiancé, sinon un souci constant de lui adoucir l'amertume de la brutale séparation, et voici que, vers le milieu de ce dîner, commencé, pour elle, dans la persistante angoisse de cette énigme qui la fuyait, la fuyait toujours, un incident se produisit, très simple, très naturel, dont la portée devait être incalculable. Il venait de passer entre les trois convives quelques minutes d'un de ces silences comme il en était tant tombé sur leur intimité depuis ces quelques jours. La comtesse le rompit en disant:
— «Il paraît que la mère de cette jolie petite Adèle est au plus mal... Elle avait loué une villa au Jardin Anglais, et elle devait s'y installer aujourd'hui... Elle n'a pas pu...»
À toute autre minute, le tressaillement dont Francis fut secoué à cette phrase n'eût probablement pas été remarqué de la jeune fille. Mais dans la disposition nerveuse où elle se trouvait, il était impossible que ce signe d'un trouble profond lui échappât. Les mains du jeune homme avaient tremblé. Les traits de son visage s'étaient comme crispés. Il avait fixé Mme Scilly d'un regard étrangement scrutateur. Enfin, pour ceux qui connaissaient comme Henriette les moindres inflexions de sa voix, il y avait un étouffement d'émotion dans l'accent dont il répondit. Car il voulut répondre, tant il lui importait de couper court au moindre éveil de soupçon, quelque invraisemblable que fût cet éveil. Il était si sûr que Pauline, telle qu'il la connaissait, s'était arrangée pour que sa femme de chambre ne racontât devant personne l'événement de la veille. Mais, c'est une remarque banale, depuis qu'il y a des coupables et qu'ils se cachent, la conscience de la faute pousse celui qui l'a commise à des excès de dissimulation toujours voisins de l'imprudence. Qu'il eût mieux valu pour Francis se taire que de prononcer, avec l'accent dont il les prononça, ces mots insignifiants: — «Pauvre femme! Est-ce qu'on vous a dit quand elle a été reprise?... La petite fille n'avait-elle pas prétendu l'autre jour que sa mère allait mieux?...»