— «Au degré où elle est malade,» fit la comtesse, «quelques jours suffisent pour tout changer...»
— «A-t-elle du moins un bon médecin?» interrogea-t-il encore.
— «Je ne sais pas,» reprit Mme Scilly, «elle a eu Teresi dans les tout premiers commencements de son séjour. Puis elle l'a quitté brusquement pour l'Anglais que recommande votre ennemi Don Ciccio...»
Ce nom de l'hôtelier anglomane servit de prétexte à Francis pour détourner d'un autre côté cette conversation dont chaque mot, presque chaque syllabe, lui était cruelle. Il avait repris la pleine possession de lui-même. Mais l'ombre projetée soudain sur tout son être par la phrase de la comtesse, avait été aussi visible à Henriette que l'était, sur la blanche nappe brillante de cristaux, l'ombre du bras de Vincent en train de faire le service de la table. D'entendre mentionner Mme Raffraye et sa maladie avait bouleversé le jeune homme. C'était là pourtant un fait si nouveau, si peu en rapport avec ses plus folles pensées des derniers temps, que la jeune fille l'observa sans en rien conclure. Si elle avait été une femme, cette remarque se fût aussitôt associée au souvenir de la ressemblance singulière constatée dès le premier jour entre la petite Adèle et le portrait de Julie Nayrac au même âge. Une étincelle eût sans doute jailli de ce rapprochement qui lui eût illuminé les ténébreux dessous de la tragédie où elle jouait à son insu le rôle d'une innocente victime, d'une Iphigénie vouée au martyre pour l'expiation de fautes qui n'ont pas été les siennes! Mais elle n'était femme encore que par sa délicate susceptibilité d'impression, et, si l'émoi où le nom de leur voisine inconnue avait jeté Francis lui parut un mystère à joindre aux autres mystères dont elle se sentait enveloppée, oppressée plutôt et accablée, il n'en fut pas davantage pour ce soir-là.
Le lendemain elle se leva après une autre nuit d'anxiété, si péniblement troublée de nouveau qu'elle se résolut d'employer le seul remède que sa pieuse naïveté imaginât au chagrin dont elle était remplie. Elle voulut se confesser et communier. Elle avait pour directeur à Palerme un missionnaire français qui se trouvait à la cathédrale chaque matin. Elle se rendit donc au Dôme avec sa femme de chambre dès les sept heures et demie, comptant être rentrée assez tôt pour le réveil de sa mère. Dans son désarroi intérieur, elle n'avait pas réfléchi que c'était le dimanche, et le seul jour où le père Mongeron ne fût pas là. Cette contrariété fut assez forte pour qu'elle assistât à la messe dans des dispositions qui ne lui procurèrent pas la tranquillité habituelle dont s'accompagnait l'accomplissement de ses devoirs religieux. Elle revenait donc, peu contente d'elle-même, et, afin de tromper par un peu d'air l'énervement qui la gagnait, elle s'était décidée à marcher, d'autant plus que le vent de ces derniers jours ayant nettoyé le ciel de ses nuages, le commencement de cette matinée s'annonçait comme splendide. La jeune fille suivait le bord de la Marina et elle regardait l'horizon du golfe qui, encore bouleversé de la veille, crispait ses innombrables vagues crêtées d'écume. Mais elle ne pouvait pas plus s'absorber dans ce paysage qu'elle n'avait pu tout à l'heure s'absorber dans sa prière. La naïve facilité qu'elle avait à l'ordinaire de s'harmoniser avec les choses, de ne faire qu'un, pour ainsi dire, avec elles, était comme paralysée par cette préoccupation continue de son fiancé, de ce changement inexplicable d'humeur, de ce départ. Aussi fut-elle réveillée comme d'un songe par la voix de la vieille Marguerite, qui lui dit tout d'un coup:
— «Nous allons avoir des nouvelles de cette pauvre Mme Raffraye. Voici Mlle Adèle qui vient sur notre trottoir avec Annette...»
Henriette aperçut en effet l'enfant qui était environ à trente pas, et aussitôt elle vit avec stupeur la bonne prendre la main de la petite et l'entraîner à travers la chaussée sur l'autre trottoir, celui qui longe la divine terrasse du palais Butera. Ce mouvement si brusque avait une si indiscutable signification, que Marguerite s'arrêta une seconde comme stupéfiée, et elle dit à sa maîtresse:
— «On croirait qu'elles ont peur de nous...»
— «Es-tu sûre qu'elles nous aient vues?...» dit Henriette.
— «Sûre comme vous êtes là, mademoiselle,» répondit la femme de chambre, qui ajouta: «Peut-être que Mme Raffraye est plus mal et que ça les ennuie de donner des nouvelles, ou qu'elles sont pressées d'arriver pour leur messe...»