Quoique ni l'une ni l'autre de ces deux raisons ne parût valable à Henriette, elle ne les releva point. Déjà si péniblement disposée, elle avait éprouvé devant l'étrange procédé de la bonne d'Adèle Raffraye une surprise qui tout de suite lui avait suggéré cette idée: «Cette fille n'agirait pas ainsi d'elle-même. Elle obéit à des ordres... Mme Raffraye serait donc mécontente que l'enfant ait causé avec nous l'autre soir?...» Elle tomba alors dans une de ces profondes rêveries où il s'élabore dans notre esprit d'inconscients raisonnements fondés sur d'inconscientes mais invincibles associations d'idées. L'observation de la veille sur le trouble où le nom de cette femme avait jeté Francis lui revint à la mémoire. Quoiqu'elle n'imaginât en aucune manière quel lien pouvait unir ces deux faits, leur coexistence dans son esprit aboutit à un accroissement bien particulier de son malaise moral. Car une fois revenue auprès de sa mère et de son fiancé, elle n'osa pas mentionner ce petit épisode comme elle eût fait dans toute autre circonstance. Si on l'avait interrogée, elle n'eût peut-être pas su dire devant quoi elle reculait. En réalité, il lui eût été presque insupportable de surprendre, à cette occasion, un nouveau tressaillement de Francis, et, sans s'expliquer pourquoi, elle était sûre qu'elle le surprendrait. Cette matinée se passa pour elle ainsi, jusque vers les onze heures et demie, à lutter contre la déraisonnable obsession des indistinctes, des confuses méfiances soulevées dans sa pensée. Vers ce moment, comme elle se trouvait seule, Mme Scilly étant allée de son côté à la messe accompagnée de Francis, il lui arriva, tout naturellement, de mettre le front pour rêver contre celle des fenêtres du salon qui donnait sur le jardin. Elle aperçut dans une des allées la petite Adèle qui jouait, selon son habitude des belles matinées. Les boucles des cheveux de l'enfant brillaient sous le clair soleil qui souriait sur les palmiers toujours verts et sur les roses toujours nouvelles du verdoyant enclos. Comme Henriette avait aimé ce pur rayonnement de lumière autour de son bonheur, comme elle en sentait déjà l'ironie indifférente autour de son inquiétude! Mais ce n'est pas à la mélancolie de ce contraste qu'elle s'arrêta à cette minute. Tandis qu'elle suivait d'un regard distrait les mouvements de la petite fille, cette idée la saisit subitement qu'elle pouvait du moins vérifier une de ses impressions pénibles, celle de ce matin, si singulière et qui l'avait tant troublée. Elle n'avait qu'à descendre dans ce jardin pour savoir aussitôt si elle s'était trompée ou si réellement Mme Raffraye avait défendu à sa fille de lui parier. Le simple fait qu'un pareil projet se présentât de lui-même à cet esprit, instinctivement très réservé et très calme, témoignait du travail accompli déjà par cette imagination de l'inconnu, parmi toutes les douleurs de l'amour la plus meurtrière. Peut-être aussi Henriette se sentait-elle dévorée par cet impérieux besoin d'agir, qui à de certains moments d'extrême tension nerveuse nous précipite vers n'importe quelle démarche, comme si l'application de toute notre volonté sur un point quelconque, mais positif et précis, devait soulager notre angoisse. À coup sûr, si elle n'eût pas été entraînée par un intime mouvement d'une grande violence, elle eût hésité très longtemps avant de se hasarder, comme elle fit tout d'un coup, à descendre seule en bas. Comme si elle avait voulu se donner une excuse à elle-même, elle prit sur un rayon de l'étagère un volume de roman anglais emprunté à la bibliothèque de l'hôtel. Deux minutes plus tard, elle entrait dans le grand salon vide, où se trouvait cette bibliothèque. Dans un des coins, l'arbre de Noël tendait ses branches aujourd'hui éteintes. Le temps de poser le livre sur un rayon et elle franchit la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Adèle était justement dans la grande allée en face, occupée à un jeu qui l'absorbait si complètement, qu'elle n'entendit pas cette approche. Henriette, elle aussi, se rappela s'être amusée avec la même folle ardeur à ce jeu «des épingles» connu de toutes les petites filles, et qui consiste à les chasser, ces épingles, hors d'un cercle tracé par terre, à coups de balle élastique. La balle rebondissait, leste et agile, sous la paume de la main ouverte d'Adèle, et la petite suivait cette balle de tout son joli corps, et ses yeux brillaient, ses minces narines s'ouvraient, tout son visage exprimait une joie de vivre qui se changea en un sursaut de demi-terreur lorsqu'elle aperçut Mlle Scilly debout devant elle. Très rouge et sans rien dire, elle se baissa pour ramasser les divers outils de son jeu, en jetant un regard afin d'implorer une protection du côté de sa bonne, qui n'était pas la fidèle Annette, malheureusement, — car celle-là eût certes empêché le dangereux entretien qui se préparait, au lieu que Catherine n'avait reçu de Mme Raffraye aucune recommandation spéciale. Un peu sourde d'ailleurs et abîmée comme elle l'était dans son ouvrage, elle n'observait même pas que sa petite maîtresse causait avec Henriette, et cette dernière disait:

— «Bonjour, mademoiselle Adèle. J'ai su que votre maman avait été plus souffrante. J'espère qu'elle est mieux aujourd'hui...»

— «Beaucoup mieux, je vous remercie, mademoiselle,» dit l'enfant. Le souvenir du mécontentement de sa mère l'autre soir et des admonestations d'Annette le matin l'auraient empêchée de répondre, si elle n'avait pas ressenti pour la jeune fille cette sympathie d'admiration qui lui rendait la froideur trop difficile. Son embarras était tel que les épingles échappaient de ses petits doigts tremblants à mesure qu'elle les saisissait.

— «Voulez-vous que je vous aide?» reprit Henriette. «À moins que vous n'ayez encore peur de moi. Je croyais que nous étions devenues amies le soir de Noël...»

Sa voix s'était faite si douce que l'enfant ne put se retenir de lever les yeux. Son tendre petit cœur était visiblement remué de sentiments contradictoires, et comme elle ne savait pas mentir, elle répondit avec une simplicité touchante:

— «C'est que je serai grondée quand je raconterai que nous nous sommes parlé... Maman n'aime pas que je cause comme l'autre soir...»

— «Hé bien!» dit Henriette, «il faut obéir à votre maman... Adieu!» Elle savait ce qu'elle voulait savoir et elle n'était pas plus avancée! Que Mme Raffraye interdît à sa fille toute familiarité avec des étrangers, quel rapport y avait-il entre cette défense trop naturelle et le départ de Francis? Elle ne se doutait guère qu'elle avait été trop bien servie par son funeste instinct en voulant à tout prix se rapprocher d'Adèle. Elle allait l'apprendre trop tôt. Comme elle faisait mine de s'en aller après avoir répété: «Adieu!» la douce petite lui prit la main comme pour la retenir quelques secondes encore, et elle lui dit avec une insistance câline:

— «Vous êtes fâchée?...»

— «Pas du tout,» répondit Henriette avec «un sourire un peu forcé.

— «Si, vous êtes fâchée,» insista l'enfant. Puis, après une hésitation, elle ajouta: «Il ne faut pas en vouloir à maman. Elle ne vous connaissait pas... Maintenant ce sera peut-être changé,» et tendrement: «alors j'aimerais bien être votre amie...»