— «Vers deux heures?...» continua Mlle Scilly.

— «Puisque vous le savez, pourquoi me le demandez-vous?... Maintenant vous me faites peur...,» dit Adèle de plus en plus étonnée par l'inexplicable trouble où son récit jetait la fiancée de Francis. Malgré l'intensité de ce trouble, cette dernière eut le sentiment que la conversation ne pouvait se prolonger. Elle allait, ou fondre en larmes, là, devant la petite, ou lui poser des questions honteuses. Elle eut l'énergie de se dominer, et doucement:

— «Non, je ne suis pas fâchée... Si on vous gronde, dites bien que c'est moi qui vous ai parlé... Et puis profitez de ce beau matin...»

Elle ne put pas prononcer une parole de plus. Elle avait trop mal. Ce qu'elle venait d'apprendre sur Francis dépassait trop follement toutes ses imaginations. L'idée qu'il s'était trouvé au chevet de Mme Raffraye évanouie, tremblant d'épouvante, et qu'il s'en était tu, lui paraissait si invraisemblable, si monstrueuse plutôt, enfin la coïncidence entre cette aventure qu'il avait tenue si étrangement cachée et son départ subit l'angoissait d'une manière si pénible, qu'elle fut sur le point de sortir, d'aller au-devant de lui, pour provoquer une explication tout de suite. Et cependant, cette explication dont elle avait besoin comme de respirer, elle l'attendit jusqu'à deux heures, par cet instinct de délicatesse qui atteste, dans les crises de passion, une naturelle magnanimité. Tout inintelligible, toute douloureuse que lui fût la dissimulation de son fiancé, dont elle venait d'acquérir une preuve aussi soudaine qu'irréfutable, elle l'estimait trop complètement pour croire qu'il eût eu de coupables raisons de se taire. Une créature jeune et vraie comme elle était, porte en elle-même une vertu de confiance qui la rend quelquefois dupe, mais cette confiance la préserve des vilenies et la revêt d'une beauté morale si supérieure aux misères de la prudence humaine, qu'il vaut mieux être trompé ainsi. Durant le temps qui s'écoula entre sa rentrée dans le salon et celle de Francis, Henriette réfléchit que le motif qu'il avait eu de se taire devait tenir à des fibres bien intimes de son cœur. Elle le chérissait, ce cœur, autant qu'elle l'estimait. Elle sentit que ce serait une dureté affreuse de forcer le jeune homme à parler devant la comtesse. Elle eut le courage de contenir sa fièvre intérieure quand elle le vit, et elle s'assit à table comme tous les jours, avec un visage qu'elle s'efforça de rendre paisible, et elle dut subir de la part de son fiancé et de sa mère ces petites gronderies amicales sur un plat refusé ou un verre de vin non touché, qui sont le tendre enfantillage des intimités de ce genre. — Quelle ironie encore quand on a sur l'âme le poids qu'elle y avait! — Elle dut surtout écouter, sans crier, ce dialogue échangé à une certaine minute, à côté d'elle qui savait ce qu'elle savait: — «Marguerite m'a donné de meilleures nouvelles de notre pauvre voisine...,» disait Mme Scilly.

— «Est-ce qu'elle pourra s'installer bientôt dans sa villa?...» demandait Francis. Que cette indifférence avec laquelle il parlait de cette femme, comme si elle lui eût été absolument inconnue, déchira le cœur d'Henriette! Une pareille comédie est le pire des mensonges, le mensonge en actions, le mensonge de tout l'être. Et regarder mentir ce qu'on aime, savoir que derrière ces yeux idolâtrés habite une pensée que l'on vous cache, derrière ce front adoré une âme qui vous trahit, et assister à cette hypocrisie sans un mot de protestation, quel martyre! Ce ne fut que bien tard après le déjeuner et quand sa mère se fut retirée pour mettre sa correspondance au courant, qu'elle put enfin donner libre cours à sa passion, et elle dit à Francis qui se préparait, lui aussi, à sortir:

— «Restez, j'ai à vous parler...»

IX

LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE (Suite)

La passion avec laquelle Henriette venait de prononcer ces mots l'avait secouée tout entière. Elle dut s'asseoir, tant ses pauvres jambes tremblaient. Francis, debout devant elle, la regardait, en proie lui-même à la sensation la plus amère pour les hommes comme lui, pour ces êtres faibles et tendres qui n'ont ni le courage des entières loyautés, ni celui des trahisons sans remords. Il voyait, il sentait souffrir un cœur dévoué, un cœur percé par lui et qui allait se montrer, il le comprenait, dans la sincérité ingénue de cette souffrance. Lorsque cette sensation nous vient d'une femme que nous n'aimons plus, elle est déjà si intolérable que beaucoup, parmi les amants de cette race, ont reculé des années une rupture qu'ils désiraient avec les cruelles énergies de la jeunesse, plutôt que d'entendre ce cri d'une agonie dont ils étaient les bourreaux. Mais quand nous l'aimons, cette femme qui souffre par nous, et d'un amour passionné, quand la voix qui gémit vers nous est celle d'une créature idolâtrée, cette plainte va chercher dans l'arrière-fond de notre personne la plus secrète fibre et la plus blessable. Il n'est pas de résolution alors, si raisonnée soit-elle, qui tienne contre le besoin fou d'apaiser ce soupir, d'essuyer ces larmes, de panser cette plaie que nous ne pouvons pas supporter de voir saigner. Ce ne fut qu'une minute, et déjà Francis s'était mis à genoux devant sa fiancée, il lui prenait les mains, il les lui serrait, il la suppliait: