— «Calmez-vous, Henriette,» disait-il, «si vous m'aimez. Vous me faites trop de mal... Mon Dieu! Comme je vous sens tremblante et tourmentée et à cause de moi!... Regardez-moi, voyez comme je vous aime cependant. Écoutez comme je vous parle avec tout mon cœur. Parlez-moi aussi avec le vôtre... C'est mon départ qui vous désespère? Mais croyez-vous qu'il ne me désespère pas moi-même? D'être loin de vous me sera si dur, que je ne pourrai jamais m'y décider si je dois penser que je vous laisse dans un pareil chagrin... Mon Dieu! Elle ne me répond pas!» s'écria-t-il comme elle continuait de se taire et qu'elle tremblait davantage encore. Et oubliant ses réflexions de la veille» oubliant ses conflits intimes, ses combats, son martyre, oubliant ses récentes fautes et la certitude de ses fautes prochaines pour ne plus apercevoir que la possibilité de rallumer dans ces prunelles douloureusement fixes un éclair de joie: «Voulez-vous que je ne parte pas,» reprit-il, «que je demeure avec vous jusqu'à la date que nous avions fixée?... Après tout, je ne suis pas malade. Je ne le serai pas. Pourvu que vous soyez heureuse, que vous me souriiez comme autrefois, je retrouverai toute ma force, toute ma santé... Si c'est cela que vous vouliez me demander, prononcez un mot, un seul, et c'est promis. Je reste... Mais ne tremblez plus, ne souffrez plus. Ne souffre plus, mon unique amour...»
Il avait parlé, non pas avec tout son cœur comme il avait dit, mais avec les parties les plus humaines de son cœur et les plus nobles. Spontanément, presque involontairement, follement, il s'était jeté au-devant de la prière qu'il avait cru lire sur la bouche d'Henriette sans même qu'elle l'eût formulée. Délicate et frémissante bouche et qui lui donna le sourire qu'il implorait, il ne soupçonnait pas quelle réponse allait en sortir! Les deux mains d'Henriette se dégagèrent. À son tour elle saisit Francis, lui prenant la tête et se penchant sur lui pour le regarder, elle aussi, avec la sauvage ardeur que les premières souffrances et l'éveil de la passion avaient allumée dans son être, jusque-là si équilibré, si harmonieux. Une infinie reconnaissance émanait de son visage ému pour la preuve qu'elle recevait et que sa naïveté prenait pour une preuve de tendresse. Puis avec la douceur de cette gratitude dans sa voix et dans son geste:
— «Merci, Francis, mon Francis,» dit-elle enfin. «Ah! Quel poids vous m'avez enlevé de là.» Et elle montra sa poitrine. «Comme vous êtes bon pour moi! Comme vous m'aimez! C'est donc vrai? Vous n'aviez pas pour me quitter une autre raison que vous ne vouliez pas que je sache?... Mais vous partirez comme le docteur vous a prescrit de partir,» insista-t-elle en souriant de nouveau, et, avec un rien de coquetterie fière, elle ajouta: «Je ne suis pas une femme si peu courageuse, et du moment que votre santé exige que vous vous en alliez, je me croirais bien lâche de ne pas accepter bravement cette séparation... Vous vous êtes trompé sur moi si vous avez pensé que je vous ai retenu pour vous demander de vous sacrifier à ce qui serait le plus misérable des égoïsmes... Ce n'est pas tant de ce départ que je souffrais. C'était surtout de ne pas en savoir le vrai motif, de croire du moins que je ne le savais pas. C'était surtout de ne pas vous comprendre... C'est trop affreux de douter quand on aime!...»
— «À mon tour je ne vous comprends pas,» interrompit le jeune homme. L'évidence venait de s'imposer à lui que des soupçons avaient traversé l'esprit d'Henriette. Il en frémit tout d'un coup jusque dans la racine de son être. Il n'eut pas le temps, d'ailleurs, d'hésiter sur la nature de ces soupçons, car la loyale jeune fille, et qui n'avait jamais menti, n'essaya pas une seconde de ruser avec son fiancé.
— «Naturellement vous ne pouvez pas me comprendre,» répondit-elle à l'interjection de Francis avec un nouveau sourire, «j'ai été folle... Je le sens maintenant que je vous ai retrouvé. Car je vous ai retrouvé... Vous m'avez fait chaud à tout le cœur en me parlant comme vous m'avez parlé. Vous avez déchiré ce voile que je sentais flotter entre nous depuis quelques jours. C'est si étrange à dire: il me semblait que vous n'étiez plus vous. Enfin, je savais que vous ne me disiez pas toute la vérité, mais vous me la direz maintenant, n'est-ce pas? Vous m'expliquerez ce que vous m'avez caché et pourquoi vous me l'avez caché? Et c'en sera fini de ce cauchemar... Il m'a tant tourmenté ces derniers jours, que si vous aviez dû vous en aller sans que nous eussions eu cette conversation, je ne sais ce que je serais devenue. Je souffrais trop!...»
— «Que faut-il que je vous explique?» dit Francis d'une voix presque éteinte, et il ajouta: «Interrogez-moi,» avec un trouble trop significatif pour que la jeune fille ne sentît pas se briser du coup l'élan passionné qui l'avait soulevée vers l'espérance d'un complet renouveau de leur intimité.
— «Comme vous venez encore de me parler autrement!» dit-elle. «Puisque vous m'aimez, ne pouviez-vous m'épargner cette douleur de vous questionner?... C'est si dur d'avoir l'air de se défier...» Et, mettant à ce discours une énergie où se révélait la force de caractère que les êtres très droits trouvent toujours à leur service dans les moments difficiles: «Mais c'est vrai que je me suis défiée. J'ai passé la journée d'hier à vous regarder comme je ne vous avais jamais regardé, tant cette idée que vous n'étiez pas sincère avec moi me bouleversait! Vous m'aviez quittée si mal ce vendredi. Vous étiez rentré si tard avec un visage... qui mentait...» Sa voix se fit forte pour prononcer le mot terrible et pour continuer: «Ah! pardonnez-moi, il faut que je vous dise tout ce que j'ai là, toutes les misères auxquelles cette impression m'a entraînée... Tout d'un coup maman a parlé devant vous de notre voisine d'en haut..., de cette Mme Raffraye, la mère de notre adorable petite amie. J'ai cru vous voir tressaillir. Vous savez, j'étais dans une de ces dispositions où les moindres choses vous semblent des signes et grandissent, grandissent... Je suis demeurée très étonnée que vous parussiez troublé par le nom de cette femme que vous ne connaissiez pas. Je n'y aurais pourtant pas pensé davantage si je n'avais, ce matin, rencontré cette petite Adèle avec sa bonne. Il m'a semblé cette fois qu'elle m'évitait, comme si Mme Raffraye avait recommandé que son enfant ne me parlât point... C'était une idée insensée. Je ne sais pas comment j'ai mis ensemble cette défense et l'émotion que j'avais observée ou cru observer en vous... Enfin, tout à l'heure j'étais seule... J'ai vu cette enfant qui jouait dans le jardin et je n'ai pas pu me retenir de descendre afin de lui parler, afin de savoir... Dieu! Que j'ai honte!» ajouta-t-elle en se prenant le front dans ses deux mains. «Oui, je suis descendue, je lui ai parlé, et ce qu'elle m'a dit a fini de m'affoler au point que j'ai voulu avoir cette conversation avec vous, là, tout de suite. Je vous en conjure, Francis, ne me laissez pas dans cette angoisse! Quelle que soie la raison que vous ayez eue pour nous cacher, à maman et à moi, que vous connaissiez Mme Raffraye, que vous l'aviez secourue dans sa crise, dites-la-moi, cette raison... Pensez que je suis votre fiancée, que je vais être votre femme, que j'ai le droit de tout savoir de vous, comme vous avez celui de tout savoir de moi... Mais ce n'est pas au nom de ce droit que je vous parle, c'est au nom de notre amour, au nom de notre chère intimité, au nom de ma peine... Je vous le répète, j'en ai eu trop quand je vous ai soupçonné de me mentir...»
À mesure qu'elle racontait, avec cette éloquence de l'accent qui prête de l'éloquence aussi aux termes les plus simples, cette touchante et naïve histoire, ses douloureuses susceptibilités de cœur, ses luttes, ses trop perspicaces divinations, cette démarche pour elle presque coupable, elle pouvait voir la pâleur de la mort envahir le visage de Francis et une invincible terreur décomposer ses traits si contractés depuis quelques jours. Ce qu'il avait le plus redouté, la découverte par Henriette d'une relation quelconque entre lui et Pauline, s'était donc réalisé. Et cette découverte, si périlleuse pour l'avenir de son bonheur, quel en avait été l'instrument? Cette innocente enfant, abandonnée par lui depuis tant d'années, cette gracieuse et tendre petite fille, — sa fille, — dont la seule présence sous le même toit que lui l'avait bouleversé, dont la seule vue l'avait comme déraciné de la résolution à laquelle il se tenait si énergiquement attaché depuis tant d'années. Qu'elle fût encore la cause inconsciente de cet épisode décisif dans la tragédie où il se trouvait engagé, c'était de quoi lui infliger d'une manière trop forte ce frisson d'une fatalité expiatrice qui le remuait à chaque nouvel incident depuis plusieurs semaines. — Ah! Jamais comme aujourd'hui! — Non, jamais il n'avait senti à ce degré son impuissance à s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours, comme la marée reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le renversant d'un coup de lame quand il se relève, l'enveloppant de houle quand il court, l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où s'appuyer, l'assourdissant de clameurs quand il appelle. Fut-ce l'impression subie ainsi d'une inévitable destinée, qui paralysa chez le jeune homme l'énergie d'une dernière défense? Fut-ce la mortelle lassitude de l'hypocrisie, qui, devant certaines enquêtes trop pressantes, nous fait renoncer en quelques minutes au bénéfice de longs et savants mensonges? Fut-ce l'horreur de tromper davantage un être aussi droit, aussi loyal, aussi désarmé que venait de se montrer Henriette? Fut-ce l'impossibilité de se défendre sans mêler Pauline à cette défense? Fut-ce enfin l'évidence d'une catastrophe certaine et dans laquelle il pouvait du moins sauver, par un suprême retour de franchise, ce qui lui restait d'honneur sentimental? Toujours est-il qu'au lieu de s'acharner à d'inutiles et dégradantes protestations, il répondit d'une voix devenue sourde, âpre et brève:
— «Il est parfaitement vrai que je connais la personne dont vous venez de me parler, parfaitement vrai que je me suis trouvé dans sa chambre avant-hier, occupé à la secourir, et parfaitement vrai aussi que je devais vous le dire, à votre mère et à vous... Quant à la raison qui m'en a empêché, n'insistez pas pour que je vous la donne. Je ne vous la donnerai pas. Je ne peux pas vous la donner...»
— «Vous ne pouvez pas!...» répéta Henriette. «Et c'est vous qui tremblez maintenant, vous qui pâlissez, vous qui avez peur!... Il faut donc qu'elle soit bien grave, cette raison? Elle vous touche de bien près pour que je vous voie dans cet état?... Mon Dieu!» ajouta-t-elle, «cette folie me reprend. Je vous en supplie, Francis, à mains jointes!... Jurez-moi du moins que vous ne connaissiez pas cette personne avant ce jour-là, que vous ne l'aviez pas rencontrée autrefois. Jurez-le-moi. Je vous croirai. Je ne vous demanderai plus rien... Je supporterai tout, mais pas cette idée...»