— «Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas vous répondre,» fit le jeune homme.

— «Ainsi, vous la connaissiez!...» continua Henriette avec égarement, «Elle est arrivée ici. Nous en avons parlé devant vous et vous vous êtes tu. Nous avons rencontré sa fille, j'ai causé de sa mère avec cette enfant devant vous et vous vous êtes tu... Je me le rappelle maintenant, c'est depuis le séjour de cette femme à Palerme que vous avez commencé de changer... Ah! mon bon Dieu,» s'écria-t-elle en serrant ses mains l'une contre l'autre dans un geste de désespoir, «faites-moi la grâce que je ne devienne pas jalouse... C'est trop honteux...»

— «Dominez-vous, Henriette,» interrompit le jeune homme avec épouvante, «je vous en supplie. J'entends votre mère qui ouvre la porte. Je ferai tout mon possible pour vous parler, je vous le promets... Mais, par grâce, pas devant elle!...»

Ce coupable cri par lequel il invitait la jeune fille à se cacher de sa mère, fut la dernière lâcheté que Francis devait avoir à se reprocher. Il faut dire, à son excuse, qu'il était physiquement et moralement à bout de forces et qu'il se sentait incapable de repousser en ce moment l'inquisition de la comtesse ajoutée à celle d'Henriette. Il ne s'était pas trompé, c'était bien Mme Scilly qui entrait, tenant à la main une lettre qu'elle venait d'écrire. Elle croyait Francis et sa fille retirés chacun dans sa chambre, comme c'était l'habitude, presque la règle de leur intimité à cet instant de la journée. Elle demeura donc surprise de les trouver silencieux en face l'un de l'autre, visiblement gênés par elle, et haletants sous l'émotion de leur entretien brisé. Elle n'avait pas entendu leurs dernières paroles, mais leur attitude suffisait pour lui faire comprendre qu'elle arrivait au milieu d'une scène. Et quel motif avait pu la provoquer, cette scène, sinon une plainte d'Henriette sur le départ précipité de Francis? Mme Scilly les en gronda tous les deux, et aussitôt, avec d'autant plus de tendresse qu'elle avait, dans son caressant esprit de mère indulgente, imaginé un moyen de rendre à sa fille ces deux ou trois semaines qu'elle semblait tant regretter:

— «Je vois que mes deux enfants n'ont pas été sages,» dit-elle en secouant sa tête grisonnante. «Dans quel état je vous retrouve, pour un quart d'heure que je vous ai laissés, et vous saviez que vous ne deviez pas rester seuls. Votre punition sera de vous confesser... De quoi parliez-vous, ou plutôt sur quoi vous querelliez-vous?... Tu ne réponds pas, Henriette, et vous, Francis, vous vous taisez... Comme si je n'avais pas déjà deviné ce que vous n'osez pas me dire! Toi, Henriette, tu faisais ce que je t'ai tant défendu l'autre jour. Tu n'étais pas raisonnable et tu lui reprochais son départ, et lui, il te désespérait davantage en se désespérant de son côté, et vous aviez tort tous les deux... Je voulais vous faire une petite surprise,» continua-t-elle en montrant sa lettre, «et je venais d'écrire à Girgenti afin d'y retenir un appartement pour le 3... Vous ne comprenez point? Quand je vous ai vus tous deux si malheureux de ce départ, dès avant-hier, j'ai voulu parler, moi aussi, au docteur Teresi. Je l'ai fait causer ce matin même. Il m'a dit que vous étiez souffrant, mon pauvre Francis, mais que l'imagination entrait pour la moitié dans votre souffrance. Il est d'avis qu'un déplacement, quel qu'il soit, suffira amplement pour vous remettre. Au lieu de vous laisser partir seul pour Paris, c'est nous qui partons avec vous pour ce tour de Sicile qui nous a déjà tentés et que le docteur me permet. Nous voyons Girgenti, Catane, Taormina, Syracuse, et nous gagnons de la sorte le 20 ou le 25. Vous ne serez ni l'un ni l'autre frustrés d'un jour. Si cette combinaison ne remet pas un peu de gaieté sur ces deux figures d'enterrement, c'est que vous avez bien envie de vous faire souffrir l'un l'autre. Allons, souriez-vous en me souriant et que ce soit fini...»

Le contraste était trop poignant entre l'état moral des deux fiancés et le ton de simple bonhomie avec lequel la comtesse avait formulé cette proposition d'un voyage, autrefois leur secret désir, puis dont ils n'avaient pas voulu parler par égard pour la santé de leur chère malade. Pour Francis surtout, ce discours de celle qui l'appelait son enfant fut trop cruel à écouter. Il venait d'y retrouver cette simplicité familiale d'esprit, de cœur et d'existence qui lui était, depuis six mois, un enchantement; comme il retrouva tous les dangers de sa situation présente dans l'accès de sensibilité nerveuse par laquelle Henriette répondit aux phrases si tendres de sa mère. Elles avaient touché trop profondément la pauvre fille, encore affolée par la conversation de tout à l'heure. Elle se prit soudain à éclater en sanglots, et elle se jeta dans les bras de la comtesse en criant de désespoir à travers ses brûlantes larmes:

— «Que vous êtes bonne, maman, et que je vous aime!... Mais je ne peux pas supporter plus longtemps ce chagrin... Ah! je suis trop, trop malheureuse...»

— «Quel chagrin?» disait la mère. «Trop malheureuse? Qu'as-tu donc? Francis, qu'a-t-elle donc?...» Et elle pressait, elle berçait sa fille contre son cœur. Elle lui prodiguait les mots de tendresse, jusqu'à ce qu'elle vit que cette crise de larmes et de douleur menaçait de se prolonger. Elle dit alors à Nayrac, en forçant Henriette à marcher, en la portant plutôt qu'elle ne la soutenait: «Ouvrez-moi, mon ami. Je vais la conduire à sa chambre et la faire un peu reposer sur son lit... Vous m'attendez, n'est-ce pas?...»

Quand il eut refermé la porte qui du salon conduisait à la chambre de Mme Scilly, laquelle communiquait elle-même avec la chambre d'Henriette, le jeune homme se laissa tomber comme vaincu sur une chaise, et il songea, le coude appuyé à la table où tant de fois il avait contemplé Henriette en train de se pencher sur un billet ou sur un livre, avec l'or de ses beaux cheveux blonds qui brillait dans le soleil. Et maintenant elle était dans une pièce toute voisine, qui se serrait sans doute avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait en sa présence contre le cœur de sa mère, et elle lui racontait, à cette mère soudain épouvantée, à la suite de quel entretien d'un si étrange mystère ce désespoir l'avait prise. Encore quelques battements de la pendule que Francis entendait en ce moment remplir de son bruit régulier le silence du salon, et la comtesse serait là devant lui qui l'interrogerait comme Henriette l'avait interrogé. Que répondrait-il? Refuserait-il une seconde fois de s'expliquer ou bien imaginerait-il un nouveau mensonge? Il y en avait un qui le sauverait, mais bien infâme. Il pouvait dire qu'il avait connu Mme Raffraye autrefois, qu'il la savait une femme peu recommandable, qu'il n'avait jamais voulu renouer ses relations avec elle à cause de cela, et pour ne point lui permettre d'entrer elle-même en relations avec Mme Scilly. Il accuserait ainsi Pauline, alors précisément qu'il venait d'être bouleversé jusqu'au fond de son être par son cri de révolte et d'innocence! Et serait-il seulement sauvé? Ne devrait-il pas, et tout de suite, greffer sur ce mensonge un autre mensonge? Il faudrait expliquer pourquoi et comment il s'était trouvé dans la chambre de la malade. Qu'il était las de ces tromperies dont chacune produisait à son tour une nouvelle nécessité de tromper encore! Qu'il était las surtout de sentir qu'il ne doublerait ce cap dangereux, s'il le doublait, que pour retrouver de l'autre côté la tempête de son propre cœur! Depuis qu'il avait pris sa résolution de partir, il l'avait trop éprouvé, la plaie dont il souffrait ne se fermerait pas par la distance, cette plaie ouverte en lui par la subite et foudroyante sensation de sa paternité. Il avait déjà en pensée, et dès la première minute de cette résolution, amèrement souffert à l'idée qu'il ne reverrait plus jamais la petite Adèle, comme il avait souffert, comme il souffrait, de l'étrange remords dont l'avait accablé la protestation d'innocence si poignante de son ancienne maîtresse. On dit cependant que tout s'abolit dans un cœur qui aime, — oui, tout, excepté cet amour. Il l'avait cru, lui aussi, autrefois, dans la période enivrée de ses chères fiançailles, et voici qu'à cet instant même où il se demandait, avec une angoisse affolée, comment il allait défendre son amour, il ne pouvait s'empêcher de tenir compte d'autres émotions, inconciliables avec cet amour. Il eut alors, devant l'évidence du désarroi de son être moral, un sursaut d'horreur pour lui-même. Il se rappela qu'à quarante-huit heures de distance il avait vu pleurer avec un désespoir pareil Pauline et Henriette, la misérable complice de ses égarements d'autrefois et la virginale amie de ses nouveaux jours. Et il gémit en se prenant le visage dans ses mains: «Je ne sais donc que faire souffrir!...» Quelles conditions pour se débattre et dissimuler quand la comtesse reviendrait lui poser les inévitables questions qui mettraient au jour l'incohérence douloureuse de ces dernières semaines! Mais déjà le temps avait marché. La porte du salon se rouvrait et Mme Scilly était devant le jeune homme qui relevait la tête pour l'écouter parler de sa voix toujours indulgente et si confiante, encore à ce moment:

— «Henriette est plus calme. J'ai pu la laisser seule... Mais, Francis, comme je vous gronderais, si je ne vous voyais pas si remué vous-même! Je vous l'ai répété souvent: vous ne la ménagerez jamais assez. Elle est si follement sensible, et pas très forte... Que lui aviez-vous dit qui ait pu la mettre dans cet état?...»