— «Elle ne vous l'a donc pas raconté elle-même?...» interrogea Francis.
— «Non,» répondit la mère. «Je n'ai pas obtenu d'elle un seul mot, sinon parmi des sanglots, à croire qu'elle allait être brisée, cette phrase toujours et toujours: — C'est fini. Mon Dieu! c'est fini... — Qu'est-ce qui est fini? questionnais-je, et pourquoi? — Alors elle s'arrêtait de me parler. Je voyais qu'elle faisait un effort surhumain pour se dominer, et, quand je l'ai quittée, toute sa pensée n'était que pour vous. Elle m'a suppliée de ne rien vous reprocher, de ne rien vous demander... Comme elle vous aime et comme vous seriez coupable si vous la rendiez malheureuse!...»
Ainsi, même dans cette agonie de son chagrin, la tendre enfant avait trouvé la force de se préoccuper de lui. Elle avait obéi à son injonction de ne pas livrer son secret à sa mère. Et cette mère, quelle inépuisable bonté, quelle croyance en lui elle lui montrait, quand il méritait si peu l'une et l'autre! Aucun soupçon qu'il pût être coupable d'une faute un peu grave n'avait seulement effleuré son esprit, et il était si coupable cependant, il avait manqué d'une manière si perfide au pacte de loyauté conclu entre eux par ses fiançailles! Mais elle continuait tout simplement:
— «Voyons, Francis, vous ne devez pas tous les deux finir cette année, votre première année, sur des scènes semblables... S'il y a un malentendu de vous à elle, il faut qu'il s'efface... Il le faut aussi pour moi.» ajouta-t-elle d'une voix plus émue. «De voir Henriette comme je l'ai laissée et de vous voir comme je vous retrouve m'aurait bien vite fait perdre ce que j'ai repris de force par vous autant que par ce soleil, parce que je vous savais, que je vous sentais heureux. Je vous aime tant, elle et vous. Je vous unis dans une affection si vraie. J'ai un peu droit à votre bonheur... Allons, confessez-vous,» conclut-elle en prenant la main du jeune homme et en la lui serrant.
— «Si je pouvais!...» s'écria-t-il avec un accent déchirant. Lorsqu'on étouffe de silence comme lui et depuis des jours, une sympathie exprimée avec cette délicatesse nous remue trop profondément! Elle nous entre trop avant dans le cœur. Nous avons un tel besoin d'être plaints, que ce cœur s'ouvre tout entier pour recevoir cette pitié qui lui arrive, et, ainsi ouvert, l'aveu que nous voulions le plus retenir s'en échappe, comme les larmes tombent des yeux, irrésistiblement. Quant a Mme Scilly, ce cri jeté par Francis acheva de lui faire comprendre qu'il ne s'agissait pas entre les deux jeunes gens d'une de ces querelles d'amoureux, dont les chagrins puérils font sourire et soupirer à la fois les personnes de son âge. Un drame intime se jouait entre eux, qu'elle ne soupçonnait même pas. Elle s'assit auprès du jeune homme sans lâcher sa main et elle insista, car elle sentait, avec son instinct de femme, qu'il allait s'abandonner, à condition qu'elle trouvât, pour lui prendre son secret, les mots vraiment justes:
— «Si vous pouviez!... Mais n'êtes-vous pas mon fils? Ne suis-je pas votre mère?... J'en ai pour vous toute la tendresse. J'en aurai pour vous toute l'indulgence. Si elle était là, votre véritable mère, garderiez-vous ce pli sur votre front, cette tristesse dans vos yeux, ce silence sur votre bouche, ce poids sur votre cœur?... Non, vous lui diriez: Mère, je souffre, et elle vous panserait, elle vous bercerait, elle vous guérirait.»
— «Ne me parlez pas ainsi,» dit le jeune homme en se levant et en dégageant sa main, «cela me fait trop de mal. Vous ne savez pas ce que vous me demandez. Vous ne me connaissez pas, ni la nature de ces secrets que vous croyez pouvoir plaindre... Laissez-moi m'en-aller, fuir Palerme, fuir Henriette, vous fuir, tout fuir. C'est ma seule chance de rester un homme d'honneur...»
— «Non,» répondit la comtesse en se levant à son tour, «vous n'agiriez pas en homme d'honneur si vous ne me parliez pas maintenant avec franchise. Et moi aussi j'ai trop mal, et vous ne pouvez pas me laisser avec cette inquiétude que vous venez d'éveiller en moi... Quand vous m'avez demandé la main d'Henriette et que je vous ai dit oui, rappelez-vous avec quelle estime je vous ai accueilli, avec quelle confiance. Vous ai-je questionné sur quoi que ce soit? J'étais sûre, comme je suis sûre maintenant, que s'il y avait eu quelque obstacle à l'honnêteté absolue de votre mariage, vous me l'auriez dit. Si un événement quelconque est survenu, capable de vous arracher des cris comme celui que vous avez jeté, vous devez le déclarer aujourd'hui à la mère de votre fiancée. On ne se marie pas avec des secrets sur la conscience d'une si douloureuse gravité... Vous parlez d'honneur. Il est tout entier, cet honneur, dans la franchise absolue à certaines heures et dans certaines situations. C'est cette franchise que j'ai le droit de réclamer de vous et je la réclame...»
Elle avait parlé avec l'autorité d'une mère soudainement atteinte dans ce qu'elle a de plus précieux au monde, l'avenir de sa fille. Car les paroles insensées de Francis avaient fini de l'épouvanter. Le rappel qu'elle avait fait de leur entretien six mois auparavant, à l'époque de la demande en mariage, alla frapper le jeune homme dans les portions les plus délicates de son sens moral. Cette âme, obsédée de sentiments contradictoires, agonisante d'incertitude, bourrelée de remords, se retourna tout entière d'un coup, comme il arrive aux caractères à portions faibles et à portions nobles dont ces volte-face subites sont la dernière fierté. Tandis que Mme Scilly parlait, il s'était mis à marcher dans le salon. Il s'arrêta tout d'un coup, et tristement:
— «Vous avez raison,» dit-il, «l'honneur est tout entier dans la franchise, et voilà près d'un mois que j'y manque vis-à-vis de vous et d'Henriette. C'est pour n'y pas manquer davantage que je voulais partir. Mais aujourd'hui c'est vrai, vous ne pouvez pas me laisser m'en aller et je ne peux pas m'en aller ainsi. Vous venez de me parler d'un jour sacré pour moi, celui où je vous ai demandé Henriette. Ce jour-là, du moins, sachez-le, je n'ai pas manqué à cet honneur. Je l'aimais. Elle m'aimait. Je sentais palpiter en moi toutes les forces de l'espérance et du dévouement. Je me croyais libre de recommencer ma vie.» Il ajouta, avec un visible et douloureux effort: «Je ne l'étais pas...» Il se tut, puis sur un geste de Mme Scilly: «Oh!» continua-t-il, «je ne trahissais, je n'abandonnais personne en voulant me marier. Croyez que je me suis trop respecté, que j'ai trop respecté votre fille pour avoir, dans un si court espace de temps, passé d'une rupture à des fiançailles... Je n'avais eu dans ma vie, avant de rencontrer Henriette, qu'un seul sentiment digne de ce nom d'amour. Oui, j'avais aimé passionnément, follement, une femme qui ne m'était plus de rien, que je croyais ne m'être plus de rien. Il y avait des années entre cette passion et moi... J'étais sincère, bien sincère, en me croyant dégagé de tout devoir envers elle, surtout après ce qu'elle m'avait fait souffrir...»