— «Ne continuez pas,» interrompit la comtesse, «c'est l'éternelle histoire des jeunes gens. Vous avez eu une liaison indigne de vous. Cette créature a su que vous alliez vous marier. Elle avait des lettres de vous entre les mains. Elle vous a menacé de me les envoyer, de les envoyer à Henriette. Vous savez cette chère petite infiniment sensible. Vous me croyez très sévère. Vous avez pris peur. Vous avez perdu la tête et vous avez voulu courir à Paris lui racheter votre correspondance... Vous ai-je raconté votre histoire, ou presque?... Ce sont de tristes faiblesses que celles de la vingt-cinquième année, pour vous autres hommes. Mais vous n'aviez ni votre mère, ni votre père, et du moment qu'il n'y a pas d'enfant, pas d'être innocent qui porte le poids de cette faute... Car s'il y avait eu un enfant, vous me l'auriez dit, cela je le sais...»
Elle affirmait ainsi, la noble femme, une certitude qu'elle était loin d'avoir à ce degré, car elle avait fixé Francis avec angoisse en prononçant ces derniers mots. Il secoua la tête avec une mélancolie plus grande encore, et il reprit:
— «Vous voudriez m'éviter le chagrin d'un aveu détaillé, je vous en remercie. Mais j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Il y a un enfant, une petite fille, et la mère était mariée... Vous voyez bien que j'avais raison de vous dire tout à l'heure que vous ne soupçonniez pas la nature du secret que vous me demandiez. Vous voyez bien que vous ne me connaissiez pas, ni mon passé. Une pareille aventure est simple et banale dans le monde où j'ai vécu. Je comprends que les mensonges et les trahisons qu'elle suppose fassent horreur à une sainte comme vous l'êtes. Et pourtant si je pouvais vous raconter par le détail ces funestes amours, leurs amertumes, les défiances et les jalousies dont j'ai été empoisonné pendant des années, les scènes sur lesquelles ma maîtresse et moi nous sommes séparés, je vous le jure, vous me plaindriez plus encore que vous ne me condamneriez. J'ai douté d'elle. Je suis arrivé à la persuasion qu'elle m'avait trahi. Je l'ai quittée. Je vous le répète, des années étaient tombées sur cette passion. Je ne dirai pas que je l'avais oubliée, mais certes j'étais de bien bonne foi en la croyant pour toujours finie...»
— «Et vous venez de dire qu'il y a une enfant?» interrompit la comtesse.
— «Je vous ai dit que j'avais douté de la mère,» répondit-il, «j'ai douté de l'enfant, ou plutôt non, j'ai été persuadé que je n'étais pas son père.»
— «Et maintenant?...»
— «Maintenant, je sais que je suis son père...»
— «Et c'est dernièrement que vous avez acquis la preuve de cette paternité?...»
— «Il y a quelques semaines.»
— «Ici, alors?...»