Il y a dans la survenue d'un terrible accident, lorsqu'on y avait trop pensé, comme une stupeur et une sorte d'apaisement. Francis l'avait éprouvé à cette minute où il voyait disparaître le groupe de ces deux femmes initiées d'une manière si cruelle et si soudaine aux chagrins et aux fautes de son passé. Cette étrange impression de détente, presque de repos dans l'extrême malheur, est tellement inhérente à la nature humaine qu'elle se retrouve dans les plus illustres catastrophes de l'histoire, comme dans les plus humbles misères des destinées privées. L'empereur n'en a-t-il pas donné un exemple aussi saisissant que le comportait sa magnifique personnalité, en dormant comme il fit et de si longues heures après Waterloo? C'est que l'âme la plus forte ne peut supporter indéfiniment l'agonie de l'incertitude, et les irrémédiables désastres ont ce bienfait momentané qu'ils nous en affranchissent. À quel prix? hélas! Plus tard, demain, dans quelques instants, nous la regretterons, cette incertitude qui laissait place à l'espoir. Nous dirons avec d'autres mots ce que disait ce même empereur, assis sur le rocher de Sainte-Hélène: — «Il y a tant d'années, à pareil jour, je débarquais de l'île d'Elbe. Il y avait des nuages au ciel... Je guérirais si je voyais ces nuages.» Cri sublime où s'exhale toute l'amertume et toute l'impuissance de la plus grande nostalgie qui fut jamais!... Francis, lui aussi, toutes proportions gardées entre l'écroulement du César colossal et la chute d'un modeste songe de bonheur intime, devait plus tard regretter bien souvent les âcres journées au terme desquelles il entrevoyait la possibilité au moins de garder pour lui seul le secret de ses remords et de ses angoisses. Sur le moment même il se sentit soulagé d'un poids immense. Il ne mentirait plus. Il avait quitté, pour n'y plus rentrer, le labyrinthe des honteuses hypocrisies. Il n'avait plus rien à cacher ni à la comtesse, ni à sa fiancée. Resté seul dans le salon, il se promenait de long en large et il s'étonnait du calme subit avec lequel il regardait en face une situation affreuse, mais qui avait cela pour elle d'être nette et franche. L'arrivée du professeur Teresi, qui dut traverser le salon avant d'être introduit dans la chambre d'Henriette, commença de le rendre au sentiment aigu des nouveaux dangers dont il était menacé maintenant. Le regard pénétrant du docteur Sicilien lui fut une gêne presque insupportable dès le premier abord et davantage au sortir de la consultation. Cet homme était trop fin, et trop d'indices l'avaient averti déjà pour qu'il n'eût pas deviné qu'un drame se jouait entre les deux fiancés.
— «Comment avez-vous trouvé Mlle Scilly?» lui demanda Francis afin de devancer toute question, «elle est seulement indisposée, n'est-ce pas?...»
— «Je ne pourrai me prononcer que demain,» dit le docteur. «Il y a là un état nerveux qui me déconcerte... Sur ces natures qui sont toute sensibilité, les secousses morales trop fortes agissent comme un véritable poison. Mme la comtesse m'a dit que la crise présente avait été déterminée par une mauvaise nouvelle annoncée inopinément. J'insiste auprès de vous, monsieur, comme j'ai insisté auprès de sa mère. Il faut épargner à cette enfant les plus légères émotions, s'il est possible. Sinon, vous la verriez s'en aller, jour par jour, heure par heure, je vous le répète, comme si vous l'empoisonniez...»
Ce n'étaient, ces mots, qu'une allusion vague, et ils ne dépassaient pas la limite des avertissements qu'un docteur intéressé par une malade peut se permettre de donner aux personnes appelées à surveiller cette malade. La physionomie et l'accent dont ils furent prononcés ne laissèrent aucun doute à Francis. Le médecin le croyait la cause de cette crise contre laquelle se débattait Henriette et il jugeait sa conduite avec sévérité, sans même bien la connaître. Que serait-ce de Mme Scilly qui, elle, savait exactement à quoi s'en tenir? Quelle scène allait avoir à soutenir le fiancé félon qui s'était engagé, en demandant la jeune fille, à la rendre heureuse, et il avait déjà percé le cœur de cette pauvre créature. Cette mère si tendre qui lui avait dit une heure plus tôt qu'elle était aussi sa mère à lui, par affection, presque par reconnaissance pour les sentiments qu'il inspirait à sa fille, avec quelles paroles lui parlerait-elle maintenant et de quel visage? Il n'eut pas longtemps à se poser cette redoutable question. Le professeur Teresi n'était pas sorti du salon depuis un quart d'heure que la comtesse y rentrait. Ce fut pour Nayrac la première impression douce qu'il lui eût été donné de recevoir depuis ces douloureuses semaines. Ce qu'il lut en effet sur ce visage pourtant bien soucieux, ce fut, à travers ce souci, une pitié, une profonde et généreuse pitié de femme pour l'homme coupable, mais malheureux, qu'elle avait devant elle. Non, elle n'avait pas menti en lui disant qu'elle l'aimait vraiment comme une mère aime son fils, puisque ayant le droit, presque le devoir, de le condamner d'une manière si implacable, elle trouvait encore en elle de quoi lui faire la charité, si ce n'est d'un pardon, au moins d'une sympathie, et son premier mot la lui annonçait, cette sympathie, tout simplement, tout délicatement.
— «J'ai quitté Henriette pour quelques minutes,» dit-elle, «parce que j'ai pensé que vous deviez être bien tourmenté, et que cela me faisait mal, même dans mon inquiétude... Et puis il faut que j'obtienne de vous une promesse...»
— «Ah! tout ce que vous demanderez, tout ce qu'elle demandera!...» répondit le jeune homme. «Je suis prêt à vous obéir en tout. J'y étais prêt avant que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire, avec cette bonté dont je vous serai reconnaissant toute ma vie...» Il prit la main de Mme Scilly pour la baiser, et, sur cette blanche et sainte main, ses larmes tombèrent, tandis qu'il continuait: «Je vous en conjure, soyez bonne encore davantage. Ne me cachez rien. Dites-moi tout ce qu'elle vous a dit. Qu'a-t-elle entendu? Que sait-elle? Que pense-t-elle?»
— «Hélas!» répliqua la mère, «je voudrais bien qu'elle m'eût parlé. Je ne serais pas en proie moi-même à cette fièvre d'inquiétude... Qu'a-t-elle entendu de votre confession? Assez pour tout savoir, j'en suis sûre. Le tremblement de tout son corps qui n'a pas cessé depuis que je l'ai prise là, dans mes bras, me le prouve trop... Que pense-t-elle? Dieu! si je le savais moi-même!... Quand j'ai essayé de l'interroger avant l'arrivée de Teresi, elle s'est mise à sangloter au lieu de me répondre, avec une telle exaltation que je me suis arrêtée, et cet excellent homme a mis tant d'insistance à prescrire le calme le plus absolu autour d'elle que je n'ai plus osé faire seulement la plus légère allusion à ce qu'elle a compris... Il n'y a que moi, voyez-vous, qui connaisse la profondeur de son innocence. Telle elle était au matin de sa première communion, telle elle était, ce matin, il y a deux heures, avant que nous eussions le malheur, vous de vous confesser à moi, et moi de vous écouter, sans nous souvenir que nous étions trop voisins d'elle... J'étais si fière de cette innocence, si fière de l'avoir gardée si blanche, si pure, si digne d'être aimée pieusement. Et quand je songe que la révélation des plus cruelles réalités de la vie lui a été infligée ainsi, quels reproches je me fais de ne pas avoir deviné qu'elle voudrait à tout prix empêcher que je ne vous questionne, et qu'elle viendrait... Ah! je la verrai toujours, comme je l'ai vue, derrière cette porte qu'elle n'avait pas eu la force de franchir après l'avoir ouverte... Nous l'aurions seulement entendue l'ouvrir! Mais non. C'eût été déjà trop tard. Un mot, un seul mot suffit pour qu'une âme soit troublée jusque dans son fond. Et je vous le répète, c'est toute votre confession qu'elle a entendue. Je l'ai lu dans ses yeux. Seigneur! Qu'en a-t-elle compris?...»
— «Mais quand vous avez prononcé mon nom, elle a répondu, cependant?...» demanda le jeune homme timidement. Cette plainte de la comtesse lui était un reproche plus cruel que si elle lui avait prodigué les pires affronts, et il essayait de l'interrompre en même temps qu'il essayait de savoir quels sentiments Henriette gardait pour lui. Tout son avenir de cœur n'en dépendait-il pas?
— «Ce qu'elle m'a répondu quand j'ai prononcé votre nom?» répéta la mère. «Rien non plus. Elle a seulement fermé les yeux avec une expression de souffrance qui ne m'a pas davantage permis d'insister... Et c'est à cause de cela,» continua-t-elle avec une visible gêne, «à cause des émotions dont votre présence serait le principe dans la crise actuelle, que je voudrais vous voir prendre une résolution momentanée...»
— «Laquelle?» interrompit Francis en tressaillant. «Vous ne me demandez pas de partir, n'est-il pas vrai? Rentrer à Paris et vous laisser dans cette situation me serait trop pénible...»