— «À Paris, non,» dit la comtesse. «Mais il faut que vous quittiez Palerme et que vous attendiez ailleurs le résultat de l'entretien que j'aurai avec Henriette. Ici nous ne pouvons ni changer nos habitudes, ni les continuer dans les conditions où nous nous trouvons aujourd'hui. Gagnez Catane demain par le premier express. Vous êtes à quelques heures. Je puis vous faire revenir du matin au soir. Voyez-vous Henriette vous sachant à deux pas d'elle, exposée à vous rencontrer si elle vient dans ce salon, préoccupée peut-être de l'idée que vous avez revu cette femme?... Pardon de vous parler si franchement, mais nous devons tout prévoir. Jamais elle ne reprendrait son équilibre. Faites ce que mon instinct de mère m'inspire de vous demander. Partez... Je n'ignore pas que c'est un grand, un dur sacrifice, mais vous y consentirez par amour pour elle...»
— «Ainsi vous espérez me rappeler,» répondit-il, «vous espérez qu'elle me pardonnera, vous ne croyez pas que j'aie perdu tous mes droits sur son cœur?... Avec cette idée, moi aussi, j'aurai la force de tout supporter. Je partirai demain, bien triste, bien anxieux, mais confiant tout de même dans ce pardon possible, puisque vous, sa mère, vous ne m'avez pas condamné...»
— «Non» mon pauvre ami,» reprit la comtesse en secouant sa tête blanchie, «ne vous faites pas de chimère et ne jugez pas ma fille d'après moi. Je n'ai ni à vous condamner, ni à vous absoudre. Je mentirais si je ne vous disais pas que vous me semblez bien coupable. Mais je vous ai trop senti souffrir pour ne pas croire que vous vous repentez d'abord, et puis que vous aimez Henriette. Qu'elle vous aime aussi avec une passion qui intéresse l'essence même de sa vie, je viens d'en avoir encore la preuve. C'est pour cela que je ne peux pas, si graves qu'aient été vos confidences, non, je ne peux pas prendre sur moi de rompre votre mariage... Par tout ce que vous m'avez dit, j'ai dû constater avec bien de la tristesse, je vous l'avoue encore, qu'en effet je ne vous connaissais pas tout entier. Si j'avais su ce que je sais, la veille du jour où vous m'avez demandé Henriette, je vous aurais répondu sans doute alors plus sévèrement qu'aujourd'hui, où ma pauvre fille vous a donné toute son âme avec une ardeur qu'elle ne soupçonne pas elle-même... Tout à l'heure, quand je la regardais en attendant le médecin, je l'ai trop compris, je l'ai trop vu... S'il y avait un devoir entre vous,» continua-t-elle après un silence, «je crois que cette douleur de ma fille ne m'empêcherait pas de vous dire à tous deux: il faut que ce devoir s'accomplisse, — et j'userais de toute mon autorité pour vous séparer. Mais ce devoir, j'avoue que je ne l'aperçois pas. Vous ne pouvez rien pour cette pauvre petite Adèle, que d'empêcher à tout prix qu'elle ne soupçonne un jour la faute de sa mère. Cette mère l'a senti comme moi, puisqu'elle ne veut plus rien savoir de vous. Il ne reste donc de ce passé que le souvenir des fautes très graves que vous avez commises, autrefois par passion et tout récemment par faiblesse. Je crois que votre sentiment pour Henriette est assez vrai, assez fort, assez noble pour racheter ces fautes et faire de vous un loyal, un honnête mari... Je le crois, mais je ne suis pas elle. Quand je vous disais tout à l'heure de ne pas vous forger de chimère, de ne pas juger ma fille d'après moi-même, je vous exprimais d'un mot tout ce que je viens d'essayer de vous faire comprendre sans vous blesser. Des fautes comme les vôtres, une femme de mon âge a trop vécu pour ne pas savoir qu'elles restent conciliables avec de belles qualités de cœur, dans notre triste société et avec l'éducation d'aujourd'hui... Henriette n'a pas mon âge...»
— «Alors, vous pensez qu'elle ne me pardonnera pas?» interrogea Francis en tremblant.
— «Je n'ai pas dit cela,» répondit la comtesse, «et j'espère au contraire que si... Mais je dois, pour être loyale avec vous, prévoir aussi le cas où il se serait fait dans ce jeune cœur un revirement irréparable, une de ces désillusions dans lesquelles tout sombre. Si elle me disait d'une certaine manière qu'elle ne veut plus être votre femme, je sens que je ne pourrais rien sur cette résolution...»
— «Mais vous me rappelleriez,» s'écria Francis, «pour me permettre de plaider ma cause, pour que je lui explique...»
— «C'est mon rôle de mère que cette explication,» interrompit Mme Scilly. «Je vous ai montré assez de sympathie et je vous en montre encore assez en ce moment pour que vous soyez bien sûr de ma sincérité quand je vous affirme que je lui dirai en votre faveur tout ce qui peut, tout ce qui doit être dit, et que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas dire vous-même. De vous à elle, il ne saurait y avoir que son pardon et que votre repentir, sans une parole...»
— «Je vous obéirai,» fit le jeune homme après un silence. Il reprit la main de la noble femme et il ajouta en la lui baisant de nouveau: «En vous confiant toutes mes chances de bonheur, je les confie à ce que je respecte le plus au monde...»
— «Ah!» s'écria la mère, «si vous l'aviez eue plus tôt, cette confiance, si vous m'aviez parlé dès le premier jour, que de douleurs vous auraient été épargnées, mes pauvres enfants!...»
Un pareil entretien n'était pas pour rendre facile ce départ que le jeune homme avait promis. Si entière que fût sa foi dans l'affection éloquente de Mme Scilly, il lui était bien dur de laisser ainsi se jouer la partie dont le résultat menaçait d'être pour lui si tragique, sans agir lui-même. Mais les raisons que lui avait données la comtesse exprimaient trop évidemment les nécessités de sa situation pour qu'il ne s'y soumît point. En préparant sa valise, seul, afin d'éviter les commentaires déjà trop certains du fidèle Vincent et des autres domestiques, il creusait dans sa pensée les phrases essentielles de cette conversation, et plus il les creusait, plus il en reconnaissait la vérité absolue. Non, les habitudes matérielles de leur vie commune ne lui permettaient pas de rester sous le même toit qu'Henriette malade, sans qu'il risquât de la rendre plus malade encore. Non, il ne pouvait pas plaider sa cause auprès d'elle sans prononcer des mots que sa bouche se refuserait à dire à cet être, devant l'innocence duquel il avait toujours éprouvé un religieux tremblement. Mme Scilly avait vu juste sur ces deux points et aussi sur cet autre, que ses sentiments à elle n'avaient rien de commun avec ceux qui agitaient Henriette. Dans cette âme virginale et farouche, une fois blessée à une certaine profondeur, l'amour devait plaider contre le pardon, au lieu que la comtesse avait trouvé en elle, toute chaude et jaillissante, cette source d'indulgence que les mères gardent en réserve pour ceux qu'elles savent profondément dévoués à leur fille. C'étaient ces côtés inconnus dans les sentiments de sa fiancée qui rendaient plus impossible encore la présence de Francis en ce moment. Mais c'étaient eux aussi qui achevaient de désespérer son départ. — Et puis, ce départ ne le séparait pas que d'Henriette. Assis dans sa chambre, une fois ses préparatifs finis, il songea qu'il ne reverrait sans doute plus jamais l'enfant qui venait d'être l'occasion de sa dernière et plus douloureuse faiblesse. Si Mlle Scilly lui pardonnait, l'inévitable condition de ce pardon serait assurément qu'ils quittassent Palerme tous ensemble et qu'il considérât Pauline Raffraye ainsi que la petite Adèle comme mortes pour lui. La comtesse le lui avait dit assez clairement, et que le devoir était là dans cette rupture absolue des moindres relations avec son ancienne maîtresse. Hélas! cette même voix du sang, qui avait parlé si haut en lui dans le jardin lorsqu'il avait subi l'évidence effrayante de sa paternité, protestait de nouveau à cette heure même. Il y avait place dans son cœur pour le chagrin de ne plus voir son enfant, à côté de celui de ne plus voir sa fiancée, et quand, le lendemain matin, vers les cinq heures, la voiture qui l'emportait vers la gare doubla au trot lent de ses deux chevaux la tour du Continental, le jeune homme sentit qu'aucune n'était changée parmi les émotions contradictoires qui l'avaient acculé à cette tragique impasse. La pensée de sa fille venait de lui faire autant de mal que le souvenir d'Henriette.