— «Toutes les deux!...» gémissait-il en s'enveloppant contre le froid de cette aube de décembre. «Est-ce un crime de les aimer toutes les deux? En serait-ce un si j'avais été marié avec Pauline, puis veuf, et si je me remariais avec Henriette? Non. Le crime n'est pas dans les conflits de ces deux sentiments. Il est ailleurs. Et ce conflit n'est qu'une expiation. Comme elle est dure! De plus coupables que moi sont pourtant sortis d'un mauvais passé! Et moi, voici que ce passé me poursuit, qu'il me ressaisit, qu'il m'assiège... N'en guérirai-je jamais? Non, jamais. Et à quoi bon tant souffrir, puisque je ne peux rien pour ma pauvre petite Adèle, rien, absolument rien. Mon Dieu! pourvu qu'il me soit permis du moins de pouvoir encore quelque chose pour Henriette!...»

Pour avoir la réponse à cette question qu'il se posait plus anxieusement tandis que le train courait loin de Palerme, et que ce matin voilé éclairait la mer mouvante, violette ou grise tour à tour, les montagnes nues et brunâtres, les vastes plaines peuplées de citronniers et d'oliviers, il lui eût fallu entrer, avec Mme Scilly, à cette même heure, dans la chambre d'Henriette. La lumière de ce jour mélancolique — un de ces jours où il y a comme de l'adieu dans l'air — s'harmonisait à la pâleur du visage souffrant de la jeune fille. Ses beaux yeux bleus brûlaient de ce feu d'une sombre fièvre, qui décelait mieux que cette pâleur la révolution morale à laquelle le pauvre être se trouvait en proie. La comtesse, qui s'était demandé toute la nuit quelle phrase assez tendre elle prononcerait pour faire parler sa douce malade, se sentit incapable, comme la veille, de provoquer cette confidence lorsqu'elle eut rencontré ces yeux. Le regard d'Henriette avait changé. Vingt-quatre heures plus tôt les saintes clartés de la plus entière ignorance rayonnaient dans ces prunelles. D'autres pensées s'en échappaient maintenant. La mère s'assit au chevet où reposait cette tête blonde sur laquelle sa sollicitude avait veillé des années, et elle n'osait seulement pas en scruter la souffrance! Comme elle l'avait dit la veille à celui qu'elle espérait toujours continuer d'appeler son fils, elle se rendait compte que sa fille avait tout entendu, sans deviner ce que cette jeune, cette candide intelligence avait compris. Et comment ne pas hésiter devant des paroles à prononcer, si différentes de celles qui s'étaient depuis des années échangées entre elles deux? Elles étaient pourtant inévitables, ces paroles, car le caractère incomplet à la fois et définitif de la révélation infligée si soudainement à la jeune fille ne lui permettait pas de demeurer sur cette affolante et indistincte évidence. Mme Scilly ne s'était pas trompée, la pauvre enfant était bien incapable de venir surprendre par un espionnage clandestin les secrets même qui intéressaient le plus vivement sa passion pour son fiancé. Si elle s'était arrêtée, sans avancer, derrière le battant entr'ouvert de la porte du salon, c'est qu'elle avait entendu, à ce moment même, la voix de l'homme à qui l'engageait la plus sainte des promesses, prononcer ces terribles mots: «J'ai douté de l'enfant, j'ai cru que je n'étais pas son père...» et le reste avait suivi, ne lui permettant aucun doute sur le mensonge continu où cet homme l'avait fait vivre depuis ces dernières semaines. Mais ce qui l'avait comme foudroyée de cette horreur dont ses yeux continuaient d'exprimer la fièvre intense, ç'avait été ce brutal, cet affreux contact de son naïf esprit avec les réalités de la vie passionnelle qui demeurent une indéchiffrable énigme pour la fille la moins réservée, tant qu'elle est vierge, à plus forte raison pour une jeune personne gardée comme elle l'avait été. Seulement elle avait plus de vingt ans, et à cet âge, l'innocence la plus entière n'est pas une ignorance absolue. C'est là un phénomène de demi-lueur si délicat, si indéterminé, qu'il en est presque indéfinissable. Comment traduire en termes précis ce vague instinct du sexe, ce retentissement obscur éveillé dans le cerveau par tout un travail inconscient qui s'accomplit à travers cet organisme encore endormi et cependant complet? Comment doser par une analyse assez subtile chacun des éléments d'initiation que représente autour de la créature la plus enveloppée de modestie le mariage d'une amie intime, par exemple, chez laquelle elle continue d'aller en visite comme auparavant, dans la chambre de laquelle elle entre, avec qui elle cause en libre et pleine confiance, qu'elle voit devenir mère enfin? Tout cet ensemble de choses féminines se résume pour la jeune fille en un pressentiment qui va quelquefois jusqu'à l'épouvante. Cela fait dans ces âmes trop tendres, trop vibrantes, comme un frisson autour de l'idée de ces rapports mystérieux entre l'homme et la femme d'où naîtra une nouvelle existence, cet enfant qui éveille à l'avance le cœur de la mère dans le sein de la vierge. Quant aux égarements de l'amour hors du mariage, la plupart ne les soupçonnent même pas, ou si quelque hasard dangereux de conversation et de lecture leur a fait comprendre qu'une femme peut manquer à ses devoirs, ce sont bien plutôt des imprudences de coquetterie qu'elles imaginent, et non pas des aventures du genre de celle que Francis avait résumée en quelques phrases, trop lucides pour laisser place au doute, et cependant trop chargées de signification cachée pour que la pensée d'Henriette ne reculât pas d'épouvante. Ce qui ajoutait à cette épouvante, c'était le souvenir du cri de douleur par lequel sa mère avait répondu à la confession de Francis: «Si elle m'interroge, que lui répondrai-je?...» Ce gémissement de Mme Scilly poursuivait la jeune fille. Elle en était à ce point où l'on ne peut physiquement supporter l'idée que ceux qui nous entourent nous mentent pour nous ménager. Et cependant, à qui s'adresser pour comprendre tout à fait cette horrible confidence qu'elle avait surprise, sinon à cette loyale et bonne mère qu'elle voyait, par cette matinée de brumes, assise silencieusement à côté de son lit? Un tel silence était rempli de cette tendresse dont Henriette avait eu d'innombrables preuves. N'en était-ce pas une de plus que ce respect de sa douleur, que cette pitié caressante qui l'enveloppait sans vouloir toucher à aucun des points meurtris de son être? Et voici que la comtesse vit avec une indicible émotion ces yeux bleus, dont la muette détresse l'effrayait tant, se tourner vers elle avec une expression qu'elle n'y avait plus retrouvée depuis la veille. Elle ne s'y méprit pas une minute: la subite rougeur revenue sur ce visage tourmenté annonçait que ce cœur comme noué de chagrin allait s'ouvrir. Que répondrait-elle? Dans ses méditations de la nuit et de ce commencement de matinée sa volonté s'était fixée sur le seul parti qui pût lui permettre d'influencer cette âme malade. Elle s'était décidée à répondre simplement et franchement à toutes les questions que lui poserait la jeune fille. Elle ne les aurait pas provoquées, car les réponses allaient beaucoup lui coûter. Mais c'était son devoir de ne pas s'y dérober si elle voulait secourir avec efficacité cette créature si cruellement ébranlée.

— «Maman,» avait commencé Henriette, «vous n'avez pas cru, n'est-ce pas, que j'aie manqué à la délicatesse?... Vous m'aviez laissée seule. J'ai eu peur de la conversation qui allait se tenir si près de moi, à cause de moi. J'ai voulu l'empêcher... Je suis allée jusqu'à la porte que j'ai ouverte sans frapper, comme toujours. Vous ne m'avez pas entendue, et alors il m'a été impossible d'avancer... Je tremblais tellement que je me suis appuyée contre le mur. Mes jambes étaient comme brisées...»

Elle avait de nouveau fermé les yeux, et sa bouche avait frémi au souvenir que cette scène évoquait en elle. La mère lui caressa ses blonds cheveux d'une main lente et douce, en lui disant:

— «Tu n'as pas besoin de te justifier. Je te connais trop bien pour avoir jamais pensé que tu avais cédé à un mouvement bas... Et puis, tu y aurais cédé, que je ne me sentirais guère la force de te gronder. Tu en aurais été déjà trop punie. Mon Dieu!» ajouta-t-elle, «je savais que je t'aimais plus que tout au monde. Je ne savais pas combien, avant de t'avoir prise contre moi sur le seuil de cette chambre où tu venais d'être frappée... Tu vois, je ne t'ai rien demandé. J'ai respecté ta peine. Je la respecterai encore. Je ne veux que te soigner comme tu le désires. Souviens-toi seulement que je suis là...»

— «Chère mère,» répondit la jeune fille en prenant entre ses mains brûlantes la main de celle qui lui parlait ainsi. Puis, après un silence, d'une voix basse, comme honteuse et de nouveau avec la pourpre de l'émotion sur sa joue: «Chère mère, il a dît que cette petite Adèle était sa fille...»

— «Tu l'as entendu,» fit la comtesse qui voyait que la pauvre créature n'osait pas formuler la question qui lui brûlait le cœur. «C'est une chose affreuse qu'une femme puisse être mariée et devenir ainsi mère d'un enfant qui n'est pas l'enfant de son mari... Mais quand tu seras entrée dans le monde, tu verras que cette chose affreuse se rencontre trop souvent. Toi qui es si bonne chrétienne, rappelle-toi et aujourd'hui et dans l'avenir le mot que Notre-Seigneur a dit à la femme adultère: «Je ne vous condamne pas non plus...»

— «Cependant,» reprit Henriette, «cette petite Adèle porte le nom d'un autre homme. Elle m'a parlé de lui, ce soir de Noël, quand elle m'a demandé si je croyais qu'elle le reconnaîtrait après la mort... Si cet homme vivait, il la croirait sa fille?...»

— «Sans doute,» dit Mme Scilly.

— «Et la mère saurait que cet homme n'est pas le père de cette enfant, et elle ne le lui dirait pas? Elle laisserait cet homme embrasser cette petite fille devant elle? Quand l'enfant fait sa prière du soir maintenant, elle doit lui dire de prier pour son père, comme vous me disiez à moi de prier pour le mien?... Elle n'a pas peur de Dieu qui sait tout... Quelle horrible femme!...»