— «Elle en souffre sans doute beaucoup,» répondit la comtesse, «comme elle souffrirait beaucoup de voir le mari qu'elle a trahi embrasser cette petite fille. Tu vois bien qu'elle n'est pas vraiment mauvaise, puisqu'elle a mené, depuis qu'elle est veuve et libre, une vie qui semble avoir été irréprochable. Si tu savais combien de malheureuses s'engagent sur le chemin de l'amour défendu avec un aveuglement qui leur vient de leur milieu, des fausses maximes de la société, d'une absence de religion, d'un mauvais exemple, des duretés de leur mari aussi?... Et puis, quand elles ouvrent les yeux sur les conséquences de leur faiblesse, elles sont perdues, et c'est trop tard...»

— «Elles ne peuvent pourtant pas s'aveugler au point de ne pas se rendre compte qu'il leur faudra mentir...,» répondit Henriette. «Et quand une femme aurait ces excuses que vous dites, est-ce qu'un homme les a?... Mme Raffraye n'avait pas quitté son mari, n'est-ce pas?...»

— «Non,» reprit la mère.

— «Et lui,» demanda la jeune fille à voix tout à fait basse, «est-ce qu'il connaissait ce mari?...»

— «Il n'en a point parlé,» dit la mère, «mais c'est bien certain...»

— «Il allait chez lui? Il lui donnait la main? Il s'asseyait à sa table?...»

— «Ne te torture pas à de pareilles imaginations,» reprit Mme Scilly, «tu sais qu'il a été très coupable, que cela te suffise. N'attache pas ton esprit à tous ces détails qui ne sauraient que te faire du mal en t'empêchant d'être charitable et d'être juste...»

— «Je ne peux pas,» s'écria la jeune fille avec un accent où se révélait la sombre ardeur de la passion la plus douloureuse. «Je ne peux pas. Je les vois trop... Je les vois se disant qu'ils s'aimaient... Je les vois...» Elle ferma les yeux avec un battement affolé de ses paupières. La seule image physique dont son innocence pût nourrir sa jalousie venait de s'offrir à sa pensée: celle de Francis embrassant Pauline, et elle répétait: «Il lui disait qu'il l'aimait, comme à moi. Et il savait qu'elle trahissait, qu'elle mentait. Comment peut-on aimer ce que l'on méprise? Et il l'aimait cependant, il l'a dit. Ah! je ne m'étonne plus s'il a été capable de me mentir comme il l'a fait pendant des jours, puisqu'il a été capable de ressentir des sentiments si bas, si honteux, si vils...»

— «Si douloureux aussi...,» interrompit la mère. «Ce mépris dans l'amour, dont tu parles, c'est le châtiment des passions criminelles, et un châtiment terrible. Tu l'as entendu aussi confesser que ce mépris l'avait amené à douter de cette femme et le doute sur cette femme l'a conduit à douter de l'enfant, de son enfant... Il s'est dit qu'ayant trahi son mari pour lui, elle devait le trahir lui-même. — Il n'a pas cru qu'il fût le père de cette fille qui porte sur son visage cette ressemblance si étonnante qu'elle t'a saisie, comme elle l'a saisi quand il l'a vue. Mais c'est un hasard qu'une telle ressemblance et si terrassante. C'est un hasard que cette rencontre après tant d'années. Pense à ces années et au poignard qu'il avait dans le cœur chaque fois qu'il se souvenait de cette petite fille et qu'il lui fallait se dire: je ne saurai jamais si elle est ma fille. Pense à ses remords quand il l'a su et ce qu'a été pour lui cette rencontre, quel supplice quand ç'aurait pu, quand ç'aurait dû être une telle joie. Souviens-toi de son trouble dans ce soir de Noël auquel tu viens de faire allusion... Ce n'est pas pour le défendre que je te rappelle tout cela, c'est pour te montrer que si ses fautes ont été grandes, l'expiation a été grande aussi et qu'il a droit à la pitié que je voudrais te voir lui donner comme je la lui ai donnée. C'est avoir payé pleinement sa dette, je te le jure, que d'avoir acquis l'évidence de sa paternité comme il l'a acquise...»

— «Ah! maman,» s'écria Henriette avec plus de douleur encore, «vous venez de toucher à la place la plus malade... Cela me désespère qu'il m'ait menti, cela me désespère qu'il ait pu aimer une femme indigne. Je lui pardonnerais et l'un et l'autre. J'admettrais qu'il a voulu m'épargner un chagrin. J'admettrais qu'il a subi dans sa jeunesse des entraînements que je ne comprends pas. Je suis une ignorante, je le sais. J'admettrais qu'en le jugeant avec trop de sévérité je suis injuste. Mais sur ce point je ne peux pas être injuste. Non. Je ne suis pas injuste. Il n'y a pas d'entraînement qui explique cette monstrueuse chose que pendant ces années il n'ait seulement jamais vu, jamais essayé de voir cette petite fille. Vous avez prononcé un mot terrible contre lui. Vous avez dit que le hasard l'a fait se rencontrer avec elle... Le hasard! Est-ce qu'il n'aurait pas dû épuiser toutes les chances de savoir la vérité plutôt que de courir ce risque épouvantable d'abandonner son enfant? Lui que je mettais si haut! Lui que je croyais la délicatesse et la noblesse mêmes, devoir penser de lui qu'il a sur la conscience cette cruauté vis-à-vis d'un pauvre petit être!... Il y a des gens du peuple qui adoptent des enfants déposés dans la rue par des parents barbares, et lui, il n'a même pas cherché à vérifier des doutes qu'un regard aurait dissipés! Il vous l'a déclaré lui-même que ce regard avait suffi.»