En faisant ainsi appel aux sentiments religieux de sa fille, la comtesse manquait à un programme qu'elle s'était imposé depuis des années. La différence qui séparait leurs deux caractères ne s'était nulle part manifestée plus vivement que sur ce point si personnel et si intime. Chez Mme Scilly, le principe constant de la vie était la raison. Très sincèrement croyante et très pieuse, elle ne connaissait pas cette fièvre de tout l'être qui donne aux croyants qu'elle possède une soif et une faim de martyre. Pour elle, la religion était une règle, un soutien de son existence morale, une fortifiante et consolante espérance. Chez Henriette, qui tenait cette disposition de son père, de cet héroïque soldat, petit-fils lui-même d'un héros, le principe était l'enthousiasme. Elle appartenait à la race de ces âmes qui transportent toute leur sensibilité dans les idées auxquelles elles se donnent. Le mysticisme est la forme que la religion revêt presque nécessairement dans de telles âmes, car c'est en cela qu'il consiste par essence, dans le pouvoir d'aimer de tout notre cœur ce que nous croyons avec tout notre esprit. Quoique Mme Scilly n'eût pas démêlé aussi nettement cette diversité de structure mentale qui la séparait de sa fille, elle avait constaté chez cette dernière et vers la quinzième année des symptômes d'exaltation trop significatifs pour n'en avoir pas été un peu effrayée. À cette époque-là Henriette n'avait-elle pas caressé le projet de prendre le voile, avec une telle insistance que la comtesse s'était depuis lors efforcée sans cesse de modérer, ou plutôt d'assagir en elle cette trop brûlante ardeur de piété? Ç'avait été une des raisons pour lesquelles elle s'était tant réjouie des fiançailles qui écartaient définitivement cette perspective toujours redoutée de l'entrée au couvent. Quelle mère, à moins d'appartenir à cette tribu sacrée où se recrutent les Monique, a jamais donné sa fille à Dieu, même quand elle croit absolument, sans la lui disputer par une invincible révolte de la tendresse humaine? Mais comment la comtesse aurait-elle retrouvé ses craintes de jadis en entendant s'échapper de la poitrine étouffée de son enfant ce cri de doute, presque de blasphème, arraché par la douleur? Elle n'avait donc pas hésité à toucher, pour la première fois, au ressort de l'émotion religieuse, si puissant dans cette nature. Elle ne comprit pas quel danger il y avait à diriger de ce côté, dans un pareil moment, les brûlantes énergies de cette âme romanesque, soudain bouleversée dans ce qui faisait depuis dix mois l'axe de son existence morale. Quand elle eut parlé, au contraire, elle se félicita tout bas de voir l'effet immédiat qu'avait produit sur ce cœur malade cet appel au seul sentiment qui pût lutter contre un tel chagrin d'amour blessé. Elle voulut augmenter cette impression en joignant l'acte aux paroles, et elle fit ce que sa fille faisait chaque soir auprès de son lit à elle, depuis des années. Elle s'agenouilla et elle dit à haute voix la sublime prière dont elle avait rappelé le début, puis la Salutation angélique, et cette litanie où il est demandé au Sauveur de nous soulager au nom de ses travaux et de ses langueurs, au nom de son agonie et de sa passion, au nom de sa croix et de son abandon, et elle-même, la mère, elle sentait s'insinuer dans les replis de son être tourmenté la grande paix reposante qu'elle souhaitait à sa fille, d'autant plus qu'au moment où elle se relevait de cette prière, celle-ci lui dit:
— «Que vous m'avez fait de bien, maman! Vous m'avez sauvée de moi-même... Je sens que vous avez eu raison de me remettre en face de celui qui ne trompe pas...»
— «Et moi,» s'écria la mère en l'embrassant, «j'ai retrouvé ma fille...»
La joie profonde que la comtesse traduisait par ce cri et par ce baiser ne devait pas durer longtemps. Dès l'après-midi de ce premier jour de l'an, commencé sur cette espérance d'un décisif apaisement, elle put distinguer dans l'arrière-fond du regard de la malade quelque chose d'impénétrable qui lui fit demander, avec un renouveau d'inquiétude:
— «Tu ne te sens pas plus mal?»
— «Non, maman,» répondit Henriette, et elle ajouta: «Au contraire, je n'ai jamais été aussi bien depuis des jours...»
Ces mots énigmatiques, bien loin de rassurer la comtesse, éveillèrent sa défiance au point qu'elle ne perdit pas de vue un seul des mouvements, une seule des expressions de physionomie de sa fille, ni pendant cette fin de journée, ni le lendemain qu'Henriette put passer hors de son lit. Quoique le docteur eût diagnostiqué une disparition définitive de fièvre, et quoique toutes les phrases de la jeune fille, comme toute sa personne, respirassent une espèce de sérénité, la mère continuait d'avoir peur devant cette flamme allumée dans l'arrière-fond de ces yeux, et devant cette sensation d'inexplicable contre laquelle elle se heurtait d'autant plus qu'ayant voulu reparler de Francis, le soir de ce second jour, elle n'avait obtenu que des paroles évasives:
— «Je vous en conjure, maman, ne touchons pas à ce sujet. Vous m'avez demandé de vous donner une réponse réfléchie. Quand ma résolution sera prise, je vous la dirai; mais d'en reparler maintenant, ce serait trop risquer de m'enlever ce calme que vous m'avez rendu...»
Mme Scilly n'osa pas dire que c'était précisément ce calme qui l'effrayait et l'étrange soudaineté d'une volte-face qu'elle n'avait ni espérée si complète, ni redoutée si mystérieuse. Une fois de plus son instinct maternel avait raison, en lui faisant pressentir dans cette âme passionnée une résolution contraire à ce pardon que tout lui faisait désirer. Elle avait appris le déménagement de Mme Raffraye, et, d'autre part, une nouvelle lettre venue de Francis lui montrait dans le jeune homme une si profonde mélancolie, une si vraie tendresse pour Henriette. — Mais elle avait touché une corde dont les vibrations n'étaient pas aussi faciles à gouverner qu'elle l'avait supposé, et elle allait s'en apercevoir trop tard. Les paroles éloquentes qu'elle avait prononcées pour rappeler à la révoltée ce qui fait l'essence même et comme la moelle du dogme chrétien, à savoir la confiance en un Père céleste, avaient tout de suite déterminé chez la jeune fille ce mouvement de repentir si naturel aux cœurs qui croient absolument lorsque la passion les a, pour un instant, égarés hors de leur foi. Henriette avait donc appliqué toute sa force à prier avec sa mère, non pas seulement des lèvres, mais de tout son être. C'est avec une sensibilité ébranlée jusque dès sa plus intime profondeur qu'elle avait récité la suite de ses supplications à l'homme de douleurs, derrière lesquelles se cache cet autre dogme: le rachat des péchés du monde par l'holocauste de l'agneau, l'expiation des fautes et des crimes par le sang de l'innocente et volontaire hostie, le salut de l'impureté par le martyre de celui qui fut la pureté même. Tandis que la litanie se déroulait si mélancolique et si consolante, voici que l'aube d'une idée s'était levée sur cette âme meurtrie, qui allait grandir et l'illuminer tout entière. Il lui avait semblé tout d'un coup entrevoir une interprétation surnaturelle aux événements qui venaient de la torturer. De quoi s'était-elle plainte avec la colère d'une révolte impie, sinon d'être frappée quoique innocente et pour des fautes qu'elle n'avait pas commises? Que lui avait-on enseigné au contraire depuis qu'elle avait commencé de recevoir le bienfait de la doctrine chrétienne? Que notre premier devoir est de nous modeler sur la haute victime, sur l'exemplaire d'humanité divinisée dont le Crucifié a voulu être l'incarnation toujours imitable, et c'est à cet instant que cette lueur, dont sa mère s'épouvanta, avait commencé de s'allumer dans son cœur et au fond de ses yeux. Elle avait conçu la possibilité d'un projet, grâce auquel tout s'éclairerait des ténèbres où elle venait de se débattre si douloureusement, et la possibilité d'expier pour ce fiancé qu'elle jugeait si coupable, si criminel — et qu'elle aimait!
Expier! — De la minute où ce mot se fut prononcé dans la conscience d'Henriette, il fit comme point fixe devant sa pensée, et toutes ses idées se mirent à graviter autour de cette vague et flottante formule où se résumait une aspiration au sacrifice encore vague et flottante aussi, mais dont le développement s'accomplit en elle avec la rapide et irrésistible logique de tels sentiments. Dès l'abord et toute remuée encore du discours que lui avait tenu sa mère, la jeune fille traduisit ce mot par cet autre: se résigner. Oui, se résigner, souffrir ce qu'elle souffrait courageusement, et offrir cette souffrance à Dieu comme payement de la dette contractée par Francis! Durant les toutes premières heures qui suivirent sa conversation avec Mme Scilly, elle s'appliqua à n'écarter aucune des images qui lui faisaient le plus saigner le cœur, et chaque fois que le va-et-vient de son esprit lui rappelait un des épisodes de ces derniers jours plus particulièrement douloureux, elle s'efforçait de se le représenter avec détails au lieu de l'éviter. Elle s'enfonçait, elle se retournait cette pointe dans l'âme, et elle pensait: «Dieu me voit. Il sait comme j'ai mal. Il voit comme j'accepte, comme je bénis ce mal pour que j'efface ce que doit ce malheureux!...» Mentalement, elle faisait alors une prière, et c'étaient les minutes où elle souriait à la comtesse, de ce sourire de martyre dont cette tendre mère s'épouvanta aussitôt. Elle obtint de la sorte une espèce de détente nerveuse, et elle put dormir, pendant la nuit, de ce sommeil réparateur qui lui était refusé depuis qu'elle avait entendu la terrible confession de son fiancé. Lorsqu'elle se réveilla pour retrouver dans un sursaut de souffrance le sentiment exact de sa situation, elle se redit le même mot qu'elle s'était murmuré à elle-même la veille en s'endormant: «Expier! Je dois expier pour lui!...» Mais soit que son cerveau reposé fût plus capable d'aller jusqu'au terme de ses idées, soit que la nécessité de donner bientôt à sa mère une réponse positive lui apparût plus clairement, elle ne se contenta point d'interpréter d'une manière aussi confuse cette formule de son sacrifice... Expier? Elle voulait expier? Suffisait-il pour cela de souffrir? En se contraignant, comme elle avait fait la veille, de penser aux épisodes qui avaient déterminé la crise actuelle, son imagination se figura avec plus de netteté les personnes qui s'y trouvaient associées, cette Mme Raffraye que Francis avait aimée et cette enfant qui était la leur. Elle vit cette femme avec la maigreur consumée de son visage, sa pâleur, la ligne émaciée de sa silhouette. Cette ancienne complice de son fiancé allait peut-être mourir, dans quelle solitude et dans quel désespoir! Qui l'avait cependant réduite à cette extrémité de misère, sinon Francis, en la suppliciant comme il l'avait avoué lui-même, en l'abandonnant ensuite et refusant de croire qu'il était le père de la petite fille? Et cette dernière, cette fragile et sensible créature, qui s'occuperait d'elle une fois orpheline? À qui cependant incomberaient les responsabilités de son sort au cas où elle deviendrait entièrement malheureuse, sinon à Francis encore? N'était-il pas son père? Ne lui avait-il pas donné la vie dans des conditions qui l'engageaient vis-à-vis d'elle d'une manière d'autant plus étroite que la pauvre enfant était exposée à plus de dangers? En regard de ces images de mélancolie, Henriette évoqua malgré elle une autre image, celle que serait son intérieur si elle pardonnait à son fiancé. Elle se vit mariée, auprès de lui. Elle sentit qu'elle ne goûterait certes plus l'idéal bonheur qu'elle s'était promis autrefois, mais ce serait du bonheur tout de même, puisqu'elle l'aurait à elle, et la présence de celui qu'on aime, si douloureuse soit-elle, emporte par elle seule une joie plus forte que les pires soucis. Expier? Que parlait-elle d'une expiation possible du moment que ni elle, ni son fiancé ne réparaient rien du mal que le jeune homme avait causé? — Le réparer? Comment? — Il n'existait au monde qu'un moyen, et Henriette n'eut qu'à l'entrevoir, ce moyen, pour que son cœur se rejetât tout entier en arrière et que sa volonté chancelât devant l'énormité du plus grand effort qui puisse être imposé à une âme de femme amoureuse.