— «Non,» gémissait-elle, «je ne peux pas. Vous ne me demandez pas cela, mon Dieu!... Vous n'auriez pas permis que je l'aimasse comme je l'aime, pour vouloir que je le donne à une autre!...»

Ce qu'elle repoussait, en effet, avec ce mouvement d'horreur, c'était cette vision soudain aperçue: Francis effaçant lui-même tout ce qu'il pouvait effacer des funestes conséquences de ses anciennes fautes, de son adultère et de son abandon, — Francis, son Francis, occupant auprès de la petite Adèle l'unique place qui l'autoriserait à dire à cette enfant: «Ma fille,» et à s'inquiéter d'elle vraiment comme un père, — Francis dévouant sa vie à panser les blessures qu'il avait infligées à Pauline Raffraye, avec le titre qu'il avait le droit de prendre maintenant qu'elle était libre. Cette vision d'un mariage entre cette femme qu'elle haïssait malgré elle, de toute la jalousie rétrospective d'un amour passionné, et cet homme qu'elle continuait de chérir malgré le mépris, était si intolérable qu'Henriette faillit retomber dans ce désespoir furieux contre lequel sa foi seule avait prévalu. La visite du médecin, qui la trouva cependant assez reposée pour lui permettre de se lever, vint interrompre cette méditation que la jeune fille devait reprendre, attirée précisément par l'excès de souffrance qu'une pareille image enveloppait. Le premier signe auquel se reconnaît la grande exaltation mystique est celui-là: cet appétit de se meurtrir, cette frénésie de mutiler en soi la nature, que le solitaire du moyen-âge exprimait dans cette parole de sanglante extase: «Tout est dans la croix, et tout consiste à mourir.» Quoique Henriette ne fût qu'une simple jeune fille et qu'elle traversât un drame moral que beaucoup d'autres ont traversé sans y sombrer, elle se trouvait dans une disposition pareille à celle qui a inspiré ce cri sublime à un moine affamé d'agonie. — «Comme je suis lâche et faible!» se dit-elle tout à coup. «La question n'est pas de savoir si je serai ou non plus malheureuse encore que je ne le suis. J'ai été choisie pour être l'instrument du salut de Francis. Je le serai...» C'est dans cette hypothèse d'une prédestination providentielle que cette âme exaltée avait déjà transformé le conseil de simple et pieuse résignation donné par sa mère, et elle eut le courage de revenir en pensée à cet étrange, à ce douloureux projet contre lequel s'était une première fois insurgé tout son cœur. «Si je n'étais pas là, cependant,» songeait-elle, «si Francis avait rencontré Mme Raffraye et la petite fille, il y a deux ans par exemple, n'emploierait-il pas lui-même tous ses efforts pour avoir le droit de s'occuper d'elle? Ne serait-ce pas son devoir? Entre ce devoir et lui, qu'y a-t-il maintenant? Une promesse envers moi qu'il n'aurait jamais faite, que je n'aurais jamais acceptée si j'avais su ce que je sais aujourd'hui...» L'amour, qui ne se rend pas à des raisonnements, élevait alors sa voix. Elle se disait: «Si je me sacrifie pourtant, et si ce sacrifice est inutile? Si je me décide à rompre nos fiançailles irréparablement, afin qu'il puisse se donner tout entier à cette femme et à cette petite fille retrouvées par un miracle, et si cette femme le repousse, comme elle l'a déjà repoussé?...» Cette idée la remplit, malgré elle, d'une sorte de joie qui se transforma aussitôt en remords. C'est le second symptôme de la fièvre mystique, que ce scrupule épouvanté devant l'espoir. La moindre perspective de douceur nous apparaît comme une criminelle concession, quand notre âme veut, suivant cette autre parole de la plus enthousiaste des saintes, «souffrir ou mourir.» Henriette eût été soumise à la plus coupable des tentations, qu'elle n'aurait pas lutté contre cette tentation avec plus d'ardeur qu'elle n'en mit à combattre cet élan si naturel de son cœur, qui l'avait fait s'attarder un instant avec complaisance à l'idée d'un obstacle infranchissable dressé indépendamment d'elle entre Francis et Pauline Raffraye. «Non,» conclut-elle en employant, mais dans un sens bien différent, les termes mêmes qu'avait employés sa mère, «la main de Dieu est dans tout cela, et il n'est pas possible que le sacrifice qu'il m'aura si visiblement inspiré soit perdu... C'est à lui que je dois demander de me soutenir et d'achever l'œuvre d'expiation qu'il m'a tracée d'une manière trop nette pour que je recule... Que j'aie seulement la force de sortir afin d'aller me confesser et communier, et nous serons tous sauvés!...»

C'était encore une des expressions de Mme Scilly, mais prise aussi dans une bien autre signification. Ce désir de s'approcher de la sainte table et la certitude d'y recevoir un secours surnaturel furent tellement intenses, que le matin du troisième jour le docteur Teresi trouva sa malade debout, habillée de manière à pouvoir sortir, et, quand elle lui demanda la permission d'aller à l'église, il la lui accorda à la plus grande surprise de la comtesse:

— «Elle reviendra guérie,» répondit-il aux objections de cette dernière lorsqu'ils furent seuls. «Elle s'est suggéré d'être malade. Elle va se suggérer d'être bien portante. Il ne faut jamais contrarier le système nerveux quand il se décide à se soigner lui-même...»

Pour le physiologiste, le drame moral où avaient failli sombrer la raison et la foi d'Henriette n'était que cela: un accident de névrose en train de passer ainsi qu'il était venu, par un phénomène d'hypnotisme subjectif, comme il eût dit certainement si la mère avait été capable de comprendre les singularités de la terminologie scientifique moderne. La faiblesse de telles hypothèses est qu'elles n'expliquent rien de ce qui constitue le fond même de la vie de l'âme. Comment certaines idées possèdent-elles une vertu d'ennoblissement et de consolation? Pourquoi nous tournons-nous vers elles à de certains moments, et non à d'autres? Quel est le principe de cet héroïsme intérieur qui fait les martyrs? Que se passe-t-il dans la prière et qu'est-ce que cette grâce, que ce don de la paix profonde qui nous rend heureux dans le brisement des instincts fondamentaux de l'être humain? La science, de quelque nom qu'elle s'appelle, qui réduit l'existence morale à un mécanisme, en est encore à répondre à ces questions. Elle détermine des suites d'idées. Elle précise des conditions physiques. Puis elle se trouve obligée, en toute sincérité, de dire qu'elle ignore, devant des phénomènes qui ne tiennent cependant ni de la folie ni de la maladie, puisqu'ils s'accompagnent de l'équilibre entier de la raison, de l'absolue lucidité intellectuelle et quelquefois du complet rétablissement physique, comme ceux que produit dans les âmes croyantes la pratique de certains sacrements. Quand Henriette se trouva dans le coin de la chapelle du Dôme, où elle avait voulu communier, agenouillée, le front dans ses mains, avec cette impression d'une conscience lavée par l'absolution de ses moindres péchés, avec cette autre, plus forte, souveraine, de s'être nourrie de la chair et du sang de son Dieu, il se fit en elle comme un ruissellement de lumière. Le flot d'une infinie tendresse l'envahit, et dans cet état d'indicible ferveur, avec ce sentiment d'une présence en elle, étrangère à elle et unie à elle, qui la prenait toujours après la communion, elle fut comme ravie dans la joie d'une de ces demi-visions qui tiennent le milieu entre la pensée habituelle et l'extase! Ce fut dans le champ de son optique intérieure une apparition presque aussitôt évanouie, mais qui devait suffire à donner à cette âme la force de ne plus trembler... Elle vit la face ensanglantée du Sauveur, l'épaule sacrée qui pliait sous la croix et la marche vers le funeste calvaire. «Le Seigneur se retourna et regarda Pierre,» dit une des phrases les plus touchantes du saint livre, et il lui sembla qu'elle aussi, les yeux du divin maître se tournaient vers elle et qu'elle y lisait la certitude. Bien qu'ils ne fussent accompagnés d'aucune parole, ces regards parlaient distinctement. Ils lui disaient que le rachat de l'âme de son bien-aimé lui était accordé. Ils lui promettaient que ses larmes, que son amour, que son dévouement ne seraient pas prodigués en vain... La vision s'effaça. Mais la résolution de la jeune fille était prise, et prise avec une joie si profonde qu'elle trompa, pour une fois, la perspicacité de sa mère. Quand Henriette rentra de l'église, un tel rayonnement émanait d'elle que la comtesse l'embrassa en lui disant:

— «Que je suis heureuse, je vois que tu as pardonné!...»

— «Oui, maman, c'est vrai, j'ai pardonné.»

— «Alors,» insista la mère, «je peux écrire à qui tu sais qu'il revienne?»

— «Vous m'avez laissée la maîtresse de ma décision,» dit la jeune fille sans répondre directement, «elle est prise en effet, et pour toujours. Mais ce n'est pas celle que vous venez de comprendre... J'ai pardonné à M. Nayrac, mais je ne serai jamais sa femme...»

— «C'est impossible que tu me parles de la sorte,» s'écria la mère, «tu l'aimes, je l'ai trop constaté. Il t'aime. Je l'ai constaté aussi. Il n'y a entre vous qu'une faute de son passé qui ne peut cependant pas détruire tout votre avenir...»