—«Je ne les gâte pas,» répondit la mère, «je me gâte en eux. Dans mes moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous montrer ce matin, ils me rapprennent à espérer. Mais, vous voyez, cela va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouchée. J'ai déjeuné avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez pas être là, et c'est fini...»

Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grâce et d'énergie donnée par cette âme, qui voulait lui cacher combien elle avait été frappée jusqu'en son tréfonds par la dénonciation de la lettre anonyme, le mari infidèle et jaloux eut un remords plus vif encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystère contre lequel il se débattait. Fallait-il que la jeune femme y attachât de l'importance pour qu'elle continuât de le défendre, ce mystère, par toute son attitude, comme une épouse coupable, tandis qu'elle n'avait à dissimuler que le plus pur dévouement!... Mais à qui? Mais pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la force d'avouer son dégradant accès de soupçon:

—«Valentine,» commença-t-il, «je viens de la rue Lacépède.»

Tandis qu'il prononçait ces mots, dont elle était seule au monde, maintenant que la mère de Norbert était morte, à comprendre la funeste portée sur ces lèvres, elle l'avait regardé avec une épouvante dans ses prunelles soudain fixes. Elle répéta, comme si elle ne pouvait pas croire aux paroles qu'elle avait entendues:

—«Vous venez de la rue Lacépède?... C'est là que vous êtes allé en me quittant, après que je vous avais parlé comme je vous avais parlé? C'est là?...»

—«Oui,» répondit-il d'une voix basse, et, avec la fermeté, accablée mais décidée, de quelqu'un qui, voulant réclamer un droit, se force à remplir d'abord le plus pénible devoir: «J'ai eu un accès d'égarement... Cette lettre anonyme, l'indication si précise de cette adresse, votre trouble quand je vous avais parlé... J'ai perdu la tête... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis allé...»

—«Ah!» gémit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas. «Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme qui vous a précipité là-bas, ce n'est pas la dénonciation, ce n'est pas mon trouble, c'est... Mon Dieu!» et elle leva les mains en les serrant dans un geste désespéré: «Et moi qui étais si touchée de votre délicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomnié!... Ce qui vous a fait aller rue Lacépède,» continua-t-elle en marchant sur son mari, son beau et noble visage convulsé d'indignation: «c'est votre entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parlé. Ce qu'elle vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix à travers cette porte. Je n'ai pas voulu les avoir écoutées... Mais quand elle est partie, sans avoir osé me revoir, j'ai bien compris qu'il s'était passé entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a écrit la lettre anonyme; elle qui m'a suivie, qui m'a dénoncée; elle qui vous a jeté sur cette piste, pour vous prendre à moi!... Dieu! La malheureuse!... On avait donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez laissée vous parler ainsi de votre femme—de la mère de vos enfants—c'est qu'elle vous tient, c'est...» Elle s'arrêta devant les mots d'amant et de maîtresse qui lui brûlaient le cœur rien qu'à les penser, et, dans un cri où la légitime révolte de l'épouse trop outragée protestait douloureusement: «Non, vous n'êtes pas allé là-bas parce que vous étiez jaloux de moi! Vous y êtes allé parce que vous me trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre libre, pour être à elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc cru que j'étais? Quand vous ai-je donné le droit de me juger ainsi?... Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas mérité!...»

—«Il est bien naturel que vous pensiez ainsi...» répondit Chaligny d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment, de discuter des évidences qui n'étaient cependant que morales, incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison avec Mme de La Node. Il était trop affamé de vérité pour mentir. Et puis, comment nier cette explication violente avec sa maîtresse, à la porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitôt après cette visite de Jeanne, jeté à cette enquête qu'il était bien forcé d'avouer, puisqu'il n'était rentré chez lui que pour la prolonger? Il ajouta seulement: «Les apparences sont contre moi. Et néanmoins...» Il hésita une seconde, et sa voix se releva pour proférer ce solennel serment: «Je vous le jure sur la tête des enfants, puisque vous venez de me les rappeler. Non, ma démarche n'avait pas cette abominable intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas d'arrière-pensée. J'ai été fou, je vous le répète.. Vos visites dans cette rue perdue, les précautions que vous preniez, ce secret dans votre vie... Mais si je vous ai méconnue un instant, j'ai été bien puni... Quand je suis arrivé devant cette maison, je n'ai pas pu dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrogé les boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait là... Ne m'interrompez pas. C'était de l'espionnage, un infâme espionnage. Je me méprisais tant de m'y livrer!... Et puis j'ai sonné à cette porte... J'ai donné votre nom pour entrer... On m'a reçu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce? Valentine, qui est-ce?...»

A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte aux joues, et, dans les yeux, la fièvre de savoir enfin, le visage de la jeune femme changeait d'expression. A la colère indignée des premiers moments, se substituait une anxiété qui alla de nouveau jusqu'à la terreur, quand elle eut entendu la phrase irréparable: «On m'a reçu...» Ce fut une émotion si violente qu'elle se mit à trembler de tout son corps. Puis, ramassant sa volonté dans un suprême effort, elle eut le courage de défendre encore ce secret, qui n'était pas le sien, contre l'inquisition passionnée de Chaligny.

—«Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un malade à qui je fais l'aumône de quelques visites, parce que je l'ai promis à une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir de charité jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez, vous, la charité de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de vous en dire...»