—«Je vous obéirai,» reprit Chaligny, «si vous voulez seulement me jurer sur la tête des enfants, comme j'ai fait, moi, tout à l'heure, que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous accomplissez un vœu, n'était pas...» Il hésita une seconde, tout bas: «... n'était pas ma mère?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que c'était ma mère... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans cette maison de la rue Lacépède. Je l'y ai vue, elle aussi... Son portrait est là, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme que je ne connaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il y a le vôtre. Il y a le mien...» Et, tout d'un coup, la mémoire illuminée par cet éclair du souvenir qui ravive en une seconde le détail d'une impression oubliée des années: «Mais si, je le connais, cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.» Il répéta: «Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un procès. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je reconstruirai tout... Ce n'était cependant pas notre parent,» continua-t-il en suivant tout haut ses pensées, «et ma mère a continué à le voir secrètement jusqu'à sa mort?... Elle vous a demandé de continuer à le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de la Gazette des Tribunaux. Je veux savoir...»
—«Je vous en supplie, mon ami,» dit Mme de Chaligny en le retenant. «Calmez-vous.» Et, avec une expression de la même terreur, toujours grandissante: «Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez le nom de M. de Rayneville à personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai, il s'appelait ainsi. Quant à l'affaire dont vous parlez, c'est vrai encore qu'un procès a eu lieu et qu'il a été condamné... Mais qu'est-ce que cela vous fait?» implora-t-elle. «Pourquoi voulez-vous tourmenter les morts?... Oui. C'était un ami d'enfance de votre mère. Elle a eu pitié de lui après qu'il avait commis une grande faute, dont il avait été horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de mourir, elle a eu pitié de lui encore. Il était malade. Il était seul. Elle m'a demandé de la remplacer... Ah! mon ami,» et elle éclata en sanglots, «n'outrage pas ta mère, après m'avoir outragée!... Respecte-la dans cette dernière volonté, comme j'ai fait...» Que les reproches du début de leur conversation étaient loin, et loin Jeanne de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus, à cette minute, que la découverte vers laquelle son mari marchait, avec cette irrésistible logique du soupçon une fois éveillé, et elle se jetait à la traverse. «Promets-moi que c'est fini,» conclut-elle, «que tu en resteras là! Que veux-tu apprendre de plus?»
—«Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mère m'a caché cette charité...» répondit-il, «pourquoi elle vous a demandé de me la cacher... Valentine,» continua-t-il avec une supplication: «vous avez commencé de me dire la vérité. Allez jusqu'au bout... Comment voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la pitié envers un homme condamné explique ce don d'un portrait tel que j'ai vu, et exécuté en se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette peinture, ni moi, ni personne. Elle avait été faite pour cet homme, vous entendez, pour cet homme!... Et mon portrait, à moi? Pourquoi cet homme l'a-t-il là sur sa table? Ne me dites pas que c'est par reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jeté, cette crise dont il a été saisi... Vous avez parlé de charité, et vous n'aurez pas celle de m'aider à chasser une idée qui commence à s'emparer de moi, qui m'obsède, qui ne veut plus me quitter,—à la chasser,» ajouta-t-il d'un air sombre, «ou à l'accepter.»
—«Quelle idée?...» balbutia Valentine.
—«Mais que cet homme, pour que ma mère ait tenu à le ménager jusqu'au bout, et, par vous, jusqu'au delà de sa mort, avait entre les mains le moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son nom et le nôtre soient prononcés ensemble. Avons-nous donc été mêlés à son procès? Et me l'a-t-on toujours caché? Vous ne m'empêcherez pas de le savoir...»
—«Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,» répondit Mme de Chaligny. «Elle est sinistre, mais bien simple: M. de Rayneville avait un oncle très riche... Il était lui-même un peu embarrassé dans ses affaires d'argent, s'étant laissé entraîner par Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres héritiers de cet oncle étaient, eux aussi, très fortunés. Le malheureux n'a cru faire de tort à personne en essayant de s'assurer cette succession, que des intrigants captaient. Il a imité l'écriture de son oncle et minuté un faux testament. Voilà son crime. Il est énorme. Il l'a expié par tant d'années de martyre!... Il a été condamné, et depuis qu'il a fini sa peine, il n'a plus vécu, dans ce quartier où il achève de mourir, que pour les pauvres et pour Dieu... Vous vérifierez vous-même, quand vous voudrez, ce que je viens de vous dire...»
—«Ainsi cet homme était un escroc,» répondit Chaligny, durement, âprement. «Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma mère a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,—de vous forcer, vous, à le connaître? On peut garder des rapports avec un assassin, parce qu'on peut ne pas le mépriser, mais un faussaire, un ignoble faussaire...»
—«Tais-toi, mon ami, tais-toi,» cria Valentine. «Je ne veux pas t'avoir entendu prononcer ces mots, à propos de lui!...»
Elle s'arrêta, comme terrifiée des mots qu'elle-même avait osé dire. Ils se regardèrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de continuer ce tragique entretien, que l'entrée d'un domestique qui apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragique encore. En remettant ce pli à Chaligny, le garçon dit, en effet:
—«C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis. Sa voiture attend là en bas.»